Il ne m'est pas permis de vous dire où nous sommes, car être ici paraîtrait chez vous invraisemblable, et nous risquerions de nous faire condamner au bûcher lorsque nous retournerions au pays.
La nation qui nous abrite est en guerre avec deux de ses voisines. Il y a eu d'horribles batailles; le sang coule à ce point que le fleuve qui roule des cadavres n'est composé lui-même à peu près que du liquide répandu par les blessures sans nombre. On tire ici à l'aide d'une artillerie bien plus perfectionnée que la nôtre et qui enflamme tout l'horizon.
On nous a menées, naturellement, dans le pays destiné à être victorieux, parce qu'on y court relativement moins de périls, et nous avons vu tantôt défiler les troupes du général vainqueur: elles étaient très abîmées; mais les hommes sont partout courageux; c'est même, je vous dirai, la seule chose louable que j'aie reconnue, car pour ce qui est du reste, mieux vaut demeurer au fond de notre forêt. Je me demande même pourquoi l'on cherche à voir ou à apprendre tant, alors que la plus grande partie de ce qu'on voit est à vous détourner d'en voir davantage.
Il y a toutefois une chose drôle, c'est d'entendre se disputer madame Je-ne-sais-qui et madame Ah!-qui-est-elle. Je n'ai jamais rien rencontré de plus comique, et cela console de beaucoup d'incommodités.
Elles ne sont jamais d'accord; elles se chamaillent comme deux poules; l'une appelle blanc ce qui est noir et l'autre noir ce qui est blanc. Madame Je-ne-sais-qui pousse l'aménité jusqu'à trouver parfaites les opinions de sa sœur, qui sont exactement contraires aux siennes, mais cela révolte l'aînée; celle-ci dit alors à sa cadette tant de mal de ses opinions et des gens défendus par elle, que l'autre, qui veut ces gens tous parfaits et leurs opinions toutes bonnes, finit par les défendre avec une impétuosité héroïque, ou bien se montre accablée par le chagrin, quand on lui démontre qu'il y a des créatures mauvaises. Et le rire nous en prend à toutes, même à l'accusatrice et même à Gillette qui, comme il convient, est toujours de l'avis de sa maîtresse. De sorte que c'est de nos propres maux que nous tirons et notre remède et notre principal agrément, et que, souvent, de nous rendre compte que nous sommes insupportables, nous amène à nous supporter.
Ma maîtresse m'a dit que, lorsqu'on sait beaucoup, le principal résultat est de se trouver d'un avis opposé à celui des autres et fréquemment au sien propre.
Elle dit que savoir engendre forcément discussion, doute et incrédulité.—«Alors, pourquoi apprenons-nous?» lui ai-je demandé. Elle m'a répondu: «Parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.»
A l'heure où je vous écris, le peuple victorieux n'est pas content parce qu'il pense avec raison que le vaincu voudra être vainqueur demain. Alors il est question que les vainqueurs d'aujourd'hui se mangent les uns les autres, en attendant qu'ils soient vaincus.
Nos maîtresses ont décidé que nous avions vu ici assez de choses instructives. Pour une fois, elles sont tombées d'accord, et nous repartons vers un pays nouveau. C'est bien commode.
Voilà, mes chers parents. Je pourrais vous en dire beaucoup plus, mais je crains que vous n'ayez déjà de la peine à vous faire lire cela. De vos nouvelles qui nous manquent, mon Dieu! nous ne nous mettons point trop en peine, car nous savons que votre vie est régulière et monotone, ce qui s'appelle heureuse…