—Tu es complètement folle, ma pauvre enfant!... Es-tu malade?... Surtout, ne va pas dire une chose pareille devant ta grand'mère!

Grand'mère qui a entendu crier, pleurer, arrive à son tour: et je lui répète ce que j'avais crié à maman:

—Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer!

Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit qu'il faut me coucher, et qu'il faut envoyer chercher le médecin. Je proteste: "Mais non, je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste; elle me tâte le pouls qui, naturellement, doit être assez agité, et elle commence à me déshabiller. Soudain je pense: "Si j'étais malade et si mon mariage en pouvait être retardé!..." et je me laisse mettre au lit. Grand'mère elle-même descend avertir mon fiancé que je suis souffrante, et donner l'ordre qu'on envoie chercher le docteur.

Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu son déjeuner,—une jeune fille qui se marie après-demain, pensez donc!—Je me demande: "Va-t-il me trouver une maladie? car enfin, qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, en effet?" Jamais l'idée d'épouser ce pauvre M. Topfer ne m'était venue: un homme de soixante ans passés!... Grand'mère avait raison; il fallait que je fusse malade. Mais le docteur ne me trouve absolument rien d'anormal; je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont, dit-il, de ces petits tours que nous jouent les nerfs des jeunes filles..." Il sourit et ne veut pas que je reste couchée.

—Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle! Ce n'est pas le moment de nous mettre à la diète!

Alors une autre idée insensée me vient, moins grave, il est vrai, celle-là, mais telle que la façon dont j'avais été élevée ne me préparait guère à l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là, dans ma chambre, et en regardant mon sac de voyage!

Grand'mère lève les bras au ciel; mais le docteur prononce:

—C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame Coëffeteau, il ne sera pas dit que vous n'aurez pas une fois passé un caprice à votre petite-fille!

Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La pauvre grand'mère, aussi bouleversée que si elle eût renié son Credo, commande qu'on me serve dans ma chambre. Mais alors, c'est moi qui, par égard pour la douleur qu'une telle fantaisie cause à grand'mère, déclare que je descendrai déjeuner à la salle à manger.