Pendant qu'on me servait, toute seule, après la famille, mon fiancé était revenu prendre des nouvelles; il se tenait dans le salon avec mon frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il s'informait beaucoup de lui et le faisait causer. Lorsque je les eus rejoints et que j'eus tranquillisé tout le monde sur ma santé, ce fut Mme Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le jugeait charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle à maman, "si joli garçon!" M. Serpe le jugeait aussi intelligent et d'esprit très "moderne;" il était étonné, et indigné, que Paul gagnât si peu d'argent; il répéta ce qu'il avait promis autrefois: "On pourrait faire à ce garçon-là une très jolie situation."

C'est en entendant cela que je compris surtout combien j'avais été folle, ce matin, et combien, en toutes choses, grand'mère avait eu raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré une très jolie situation à mon frère? Et quel autre mari eût pu lui procurer cela? J'étais folle!... Ah! la raison!... la raison!...

Je dis à mon fiancé:

—Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle; mais je vous jure que c'est la première fois que cela m'arrive; j'ai toujours été très raisonnable.

Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du tout. Il dit:

—Oh! oh! si vous connaissiez les femmes qui ont été élevées autrement que vous!...

Il avait coutume de désigner ainsi sa sœur et toutes les femmes que fréquentait sa sœur. Il en avait vu, sans doute, des caprices et des lubies, près desquels ma nervosité, à la veille du mariage, était vraiment négligeable! Aussi ne cessait-il de féliciter grand'mère de la façon dont elle m'avait élevée. Grand'mère adorait son futur petit-gendre.

Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se tourmenter. Lorsque, pendant la messe de mariage, je me mis à pleurer comme une fontaine, je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne fis même pas d'efforts extraordinaires pour étouffer mes sanglots que mon mari entendait; je me disais: "Il comprend si bien tout cela! il a connu des femmes pires que moi!..." et je pleurais tranquillement sous mon voile. Je savais d'ailleurs que cela arrive quelquefois: même, les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu l'une et l'autre la chance d'épouser un jeune homme dont elles étaient entichées, pleuraient pendant la messe. Oh! quand M. Topfer joua!... quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que jamais, emplit la nef de notre vieille église!... quel ébranlement dans tout mon cœur!... L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais pu épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un instant d'aberration tout à fait isolé; mais la musique et la présence de Dieu, les deux grandes causes d'exaltation de ma jeunesse, le souvenir de mes ivresses de couvent et de mon romanesque amour pour mes chers "génies;" l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait je ne sais quel espoir ou quel regret d'amour pour un homme unique et bien à moi; le renoncement à tout cela; le sentiment de mon entrée définitive en un monde où rien de mon passé ne subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en une sorte de douceur mortelle; je me sentais me quitter moi-même, sans douleur vive, mais avec une tristesse désolante qui s'épanchait par un flot continu de larmes...

Une seule chose m'empêcha de m'abandonner à cette espèce de mort et peut-être de m'affaisser sur mon prie-Dieu; ce fut une idée bien pauvre en comparaison de ces grands mouvements de l'âme, mais il faut la dire parce que ce sont souvent de telles réalités qui nous sauvent: la peur de mouiller mon voile!