Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire, ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul, se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs, les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon, ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon, le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer, accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."

J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M. l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà.

M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la perfection," ajouta-t-elle.

Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai objecter à Mme du Cange:

—Mais, madame, et les saints?...

—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes...

Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avais mis sur les autels.

De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait...

Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier, comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté, l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne, eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous arrêter tout à coup?..."