Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:
—Tempérament du diable, la drôlesse!...
Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y avait, à cette heure-là, plus d'ombre!
Alors, seulement alors,—pour quelles raisons infiniment subtiles,—je me crus le droit de penser que le grand jeune homme qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé un compliment si ému, primo, devait être sincère; secundo, pouvait n'être pas un imbécile.
Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment, de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus me retenir de dire à ma vieille bonne:
—Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces compliments, l'autre jour!...
Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain pétrifiée:
—Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?
—Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.