Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait manqué de respect dans la rue.

—Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui me tournait les pages!

Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les conséquences devaient être incalculables.

—L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.

—Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es là qui fais une tête!...

—Moi, à votre place, je le dirais à Madame.

"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.

Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise. Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman, elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et, après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il se passait quelque chose d'anormal.

Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi: c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah! bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:

—Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou cinq mesures...