A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut providentiel:

—Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?

—Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli compliment...

Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis jusqu'aux oreilles!...

—Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy, qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il donc?

J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.

Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir son nom.

Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages! Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi, que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.

Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois, je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et ridicule?...

Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion! oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé jusque-là.