Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés, peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait, montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon; on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore enfant, pour son âge!..."
[XIII]
Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M. Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:
—Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas... Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit jusqu'aux clochers de Loudun!...
Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des celliers négligés par le locataire.
—Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas trois pièces de vin à y loger?
J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:
—Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus dans la maison!...