Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.
Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:
—Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais combler vos celliers!...
Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon frère.
M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété; maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..." qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul, c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il faudrait sacrifier.
Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter, et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte: Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées, j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."
[XIV]
Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire aucun fond sur moi!...
Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal avec moi; il me tarabustait et se fâchait—alors que j'aurais eu tant besoin de douceur...—Je crois aussi qu'il était un peu agacé de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre. Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence, manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les membres de ma famille; mais le cœur n'y était pas.