Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais de plus en plus mal. Il me dit:
—Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie! Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger demain...
Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma grand'mère.
J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même de l'orgue, qui me plaisaient mieux.
M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder l'un d'eux parfaitement:
—Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter les Vêpres!... Tes sacrées béguines...
Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me semblait, jusque dans ma religion.
Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites, une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les Vêpres;" je dis, en verdissant de rage:
—Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!...