Il me dit simplement ceci:

—Ma petite, la séance est levée.

M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin, que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le lendemain, dimanche, après-midi.

—Mais, certainement, madame!

Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude, j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos, ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse...

Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:—ô la vertu des mots!—et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité à prendre une route insoupçonnée.

Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Cœur, je le savais bien, on m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père, sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon appétit d'idéal y eût été satisfait.

Que le cœur me battit, toute cette journée! J'avais cette espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M. Vaufrenard...

Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais je ne m'en rendais pas compte.

Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!... J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a dit ceci... On a fait cela..."—"Et comment! nous ne verrons pas mademoiselle Madeleine!..."—"Rien d'inquiétant, au moins, j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon "coup."