Je fis:

—Oh!... oh!...

Mme Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:

—Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire!

M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,—je me souviens de cette puérilité,—de me retrancher, s'il lui plaisait, plusieurs années de ma vie,—à lui de décider du nombre—en échange d'une rencontre avec ce jeune homme...

Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous. Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute, uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en réalité, beaucoup mieux.

J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais, franchement, douée d'une grande séduction.

Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé, le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me trouvaient reconnaissante!...

Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente, glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu; je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était, ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre, avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant, M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé musique.

—De quoi parlez-vous donc?—avait demandé grand'mère, en passant, à dessein, près de nous.