—Nous parlons musique.

—A la bonne heure!

Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous chantions, les yeux enflammés et la main sur le cœur, des romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la musique était le sujet "convenable" par excellence.

Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non, il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien: rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue, et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais: "C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..."

Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand il eut disparu, il me sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens, ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil.

Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut, paraît-il:

—Est-ce que nous rentrons, maman?

Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre empressement à partir. Il était parti, lui: que faisions-nous là?...

Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois, qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée. J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre chemins! Et, viendrait-il encore une autre fois?... Nous étions à la fin de septembre.

A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard presque tous les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé, la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là, et qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses, un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait: