—Quelquefois, il n'en faut pas plus!

Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition.

Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa blessure profonde était:

—A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des enfants?

Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme Vaufrenard qui lui disait:

—Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de la vie...

—Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a pas demandé sa main?

Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie, pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour... l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus modéré."

Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort, du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-Cœur, j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais porté en moi sans le savoir!