Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au cœur quelque chose de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même, qui est tout amour!... Je connaissais par cœur l'Imitation; j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!...
Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on ne s'enflamme pas ainsi!"
—Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu?
Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère:
—Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient!
—Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait pas!" Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre toutes les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?...
Je dis:
—C'est de la première fois que je l'ai vu.
Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots!
Maman soupira: