Voici quel était le fait inouï, invraisemblable.

Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frères de Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'hôtel paternel, seule avec le mari de sa sœur aînée, si laide, le capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lèvres, un gros chocolat à la crème que l'officier était invité, prétendait le gamin, à venir trancher avec les dents.

Le vaurien racontait la scène à qui voulait l'entendre; le bruit s'en répandait aussitôt dans la maison et dans la ville. Le capitaine affirmait que son jeune beau-frère était un petit menteur fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne qui se déclarait enchantée d'avoir l'occasion de faire enrager sa sœur.

Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée de ce qu'est la vie, de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans doute pas eu la cruauté de "faire enrager" sa sœur par un tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'être une pensionnaire, et elle faisait enrager sa sœur comme on fait enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espièglerie.

Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille où elle causait un tel désordre; quand le scandale se répandit à Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient les étables, sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la sœur vachère." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous savions qu'elle était là, celle dont les lèvres avaient été, ou failli être, pour le moins, effleurées par les moustaches du bel officier!...

Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait dégoûtante, car le fait du chocolat à la crème s'aggravait de méchanceté et de félonie. Et puisque aussi bien le forfait n'avait pu être étouffé, on en utilisa la noirceur pour nous rendre horrible toute inclination irrégulière. Mon amour pour M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler l'aventure de Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontrée de la part de toutes mes "autorités" me fit croire que mon amour pouvait contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tête pour ne pas penser à ce jeune homme!...

J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon pupitre: en déplaçant une pile de livres, elles m'apparaissaient et me faisaient palpiter le cœur. Je les comblai avec de la mie de pain. Mais je regardais fréquemment sous les livres, afin de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant sortir en relief et elles étaient plus apparentes. Je tailladai ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta à leur place une sorte de godet, une dépression arrondie, au fond de mon pupitre, qui était beaucoup plus remarquable que les initiales elles-mêmes, et qui ne devait que me rappeler M. René Chambrun, tant que je conservai ma place à ce pupitre.

Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les talents, sauf celui d'être "sage," faisaient des vers à leur bien-aimé, et afin que les maîtresses n'en eussent pas connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier couverte de leur épanchement lyrique, et elles la mâchaient et l'avalaient. Moi, j'écrivais à l'envers de l'enveloppe de mes livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce sacrifice à Dieu, j'écrivis la première lettre de chaque mot de ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques: "J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse se renouvelait presque à toute page, afin que je la pusse méditer constamment et m'imprégner de l'effort volontaire qu'elle contenait.

Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler derrière moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en échange: c'était Mme du Cange. Elle me fit appeler après l'office, et me demanda le secret d'une inscription si fréquemment répétée. Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne sais vraiment pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire que par là je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je fus punie, sévèrement, ostensiblement, de la manière la plus humiliante. C'était ma première punition depuis que j'étais élève au Sacré-Cœur. Je perdis mon ruban, ma médaille, mon médaillon. Mon groupe était stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait. Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection pendant huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait le nom de Jacqueline-Jeanne à côté de mon nom, on était tout près de confondre nos cas! Cependant mon pupitre était fouillé minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres, à l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle allait s'en trouver rassurée et me faire amende honorable; aujourd'hui, je comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on aime...