Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'année scolaire, Mme du Cange me prit à part, pendant une récréation, me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et causa avec moi, familièrement, comme par le passé, devant toutes mes compagnes étonnées. Elle semblait avoir complètement oublié les mesures de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité de leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas, elle les effaçait publiquement. Elle m'annonça que cette même fin d'année nous verrait nous éloigner de Marmoutier en même temps, moi comme elle-même: elle venait d'être nommée Supérieure à la maison d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du pensionnat, elle m'en faisait à moi la faveur et, même, elle me priait de la tenir secrète, "parce que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une autorité." Et elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant discrètement le respect absolu de la volonté de mes parents, mais sans préciser le point délicat sur lequel devait porter particulièrement mon respect. Sur ce point délicat elle observa, elle, la discrétion la plus complète: on eût juré qu'elle n'avait jamais été témoin de la grande perturbation de mon cœur. Son ton avait la même tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne me parla que des qualités que j'avais témoignées durant mes huit années de pensionnat, de ma piété, de ma docilité, de ma douceur, et elle m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours de la vie qui allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir, elle ne me dit rien; elle ne prononça pas le mot "mariage," prohibé au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulièrement juste, plus tard:
—Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue aux derniers jours de son évolution, vous avez été tenue ici soigneusement et chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force de ne jamais vous laisser tomber à terre: demain le papillon va s'envoler...
Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernièrement, de votre part, tant de honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais, il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai écrit partout que je n'aimais plus... Voilà le premier rayon de soleil qui a percé le cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière! quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."
Mais il sembla bien résulter de notre entretien que tout ce que Mme du Cange pouvait faire, c'était d'oublier que ce rayon prématuré avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que son rôle se bornait à garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon brûlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reçu, maintenant que nous étions à la veille de la sortie du couvent, n'était peut-être si redoutable que parce qu'il était prématuré... que peut-être il n'avait causé ma disgrâce que parce qu'il rompait l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon l'ardent soleil est-il contraire?...
[XVI]
La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut que le "docteur Chambrun,"—on l'appelait comme cela depuis qu'il avait passé sa thèse,—était installé à Vendôme depuis deux mois, et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive; j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre à cette obligeante amie:
—Parfaitement!... Je sais!
Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi. Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.—Cependant, il avait bouleversé deux années de ma vie!...
A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle. D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui étaient même pas parents; il disparut de notre horizon.