A l'heure où nous en sommes, il y avait précisément du grabuge au château, et l'on échangeait à table, ou après dîner, dans les coins, des expressions très peu propres à former l'oreille d'une enfant.

Figurez-vous qu'après un si long temps,—que vous pouvez d'ailleurs mesurer à la taille de Jacquette,—Mme de la Vallée-Chourie venait seulement de faire du bruit à propos des relations adultères de son mari avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela tenait à ce que M. de la Vallée-Chourie avait mis littéralement des années à parvenir à ses fins.

Il est vrai qu'il s'était produit quelques interruptions dans le séjour de tout ce monde-là, à Fontevrault. Par décence, chacun retournait chez soi l'espace de quelques mois, et c'était autant de perdu pour la conquête. Mais cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme de Châteaubedeau fût une femme à opposer une résistance opiniâtre. A vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie était d'une hésitation extrême. Lui et son frère souffraient d'une infirmité curieuse, héritée assurément du grand-père de la Vallée, vieux débauché du temps de la Régence, et qui se traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire en tous ses gestes,—d'où le surnom de Malitourne,—chez l'autre par une sorte de bégaiement de la volonté, s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à quoi que ce fût, malgré certains désirs violents. M. de la Vallée-Chourie désirait Mme de Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait minutieusement les conséquences, et temporisait. Mais, d'autre part, quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies et lisses comme le dos des otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames disaient sans défaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de tromper l'appétit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait à lui donner de la patience. Il poursuivrait très probablement encore aujourd'hui ce manège, si sa femme elle-même, lassée de ses assiduités intempestives, n'en eût par ses propres soins dérivé le cours vers celle à qui elles étaient mentalement destinées. Et ce qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. Mais elle n'avait pas plus tôt mené à bien son entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprécations ordinaires à l'épouse outragée. En présence de cette malchance, M. de la Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir l'amitié de sa femme, mais en même temps jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse sur ce coup d'essai. Pour lui, désormais, agir c'était rompre avec Mme de Châteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que sa femme courroucée, en se refusant à ses baisers, le rejetait aiguillonné vers sa maîtresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve aspirait l'indécis amant comme une éponge de Venise boit un verre d'eau.

Ces événements apportaient un certain trouble dans la conversation, car chacun les avait présents à l'esprit et s'y intéressait si vivement que l'on éprouvait bien de la peine à parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient à boire. Elle profitait des gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions chuchotées à l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, faisait scandale, et on la mettait à la porte.

Les choses s'envenimèrent un beau jour, par l'intermédiaire de Mme de Matefelon qui s'indignait de ce désordre. Usant de son ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la nécessité d'expulser les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait à l'exécution de cette mesure de rigueur, et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman était bonne âme, et le fils amusant par les sottises mêmes qu'il commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pièce de pâtisserie, Jacquette lança une phrase glanée par elle on ne sait où et qui bouleversa la situation:

«—Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de coucher ce vaurien de Châteaubedeau dans le lit de maman.»

On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de théâtre eut les conséquences les plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux poudres, il les noya.

Soit par un détour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon ne retint de cette énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche de sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet de son éducation qu'il devenait urgent de surveiller de près. La marraine renchérissant, bien entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. Chacun d'ailleurs se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et ce fut à qui fournirait les plus utiles préceptes de morale.

Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût soustraite à toute influence fâcheuse, qu'on lui donnât des appartements, une gouvernante éprouvée, des principes et des livres édifiants, enfin que tout ce qui participe à la vie toujours impure du monde fût épargné à la fleur de son âme. M. le baron de Chemillé lui fit observer que c'était tout le contraire qu'elle semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard.

«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un homme!»