«—Et de Jacquette?»
«—Une femme, cela va sans dire.»
M. de Chemillé remuait le pois chiche qu'il portait à l'aile droite du nez, et, puisant une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, il referma celle-ci d'un coup sec:
«—Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empêcher que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingénieux mécanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvénient n'est pas capital…»
Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon se trémoussait.
«—Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'âge que j'ai pour entendre blasphémer de la sorte ce qui, depuis que le monde est monde, fait l'objet du plus cher souci des mères: la pudeur de la jeune fille!…»
«—Tout beau! dit M. de Chemillé, je me garde bien de médire, madame, du délicat sentiment que vous évoquez; je dis seulement que les œillères que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les émoustiller davantage, en leur inspirant le désir du fruit défendu, qui de tout temps exerça un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur déformer la figure véritable des choses qu'elles auront tant de mal, après, à remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tôt ou tard qu'elles les envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme elles vont… La pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa langue comme s'il parlait d'une sauce, «quelle chose exquise! Et, tenez, elle est peut-être le plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner est le fait d'un tempérament affaibli qui renie par impuissance le noble désir de conquête ou le secret appétit du viol qui est le propre de la virilité. A parler franc, l'homme méprise la femme qui se donne à lui: il a le goût de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de l'amour.»
«—Nous n'entendons pas ces choses-là de la même oreille, je le vois bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez à donner quelque prix à la pudeur, dites-moi donc comment vous éviterez que ce sentiment s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle de la vie lui fournira, d'après votre méthode.»
«—Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, que la bonté, par exemple, ou bien que le caractère grincheux que nous apportons en naissant, et qui ne nous abandonnent qu'avec notre dernière chemise. Le spectacle du monde, ou la mode, nous apprennent à faire fi, dans le public, de tel ou tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu, dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être subtil en amour, tantôt de le faire quasi comme les bêtes: des mots, des mots, Madame! bouche à bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mêmes onomatopées que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant le déluge. Il en est de même de l'effroi pudique, que bien des belles foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirés, et contre la poitrine d'un homme, pourvu que le cœur s'en mêle. La pudeur! elle renaît chez la catin la plus éhontée, tout à coup, quand elle se met à aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.»
«—Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, reprit la marraine; vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualité du rouge dont elles s'ornent le visage pour vous séduire, et l'on dirait qu'elles ne sont honteuses et réservées que pour aiguillonner vos sens. Ainsi la femme aurait des qualités garanties bon teint et d'autres qui risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!—Dieu me pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux Cerfs!…—Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur en elle-même, et nous disons qu'elle mérite de n'être pas froissée, uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate parure que le Ciel ait donnée à la jeunesse, parce qu'il y a pour la créature qui a reçu cette grâce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,—ce qui, peut-être, la rend plus précieuse encore à notre sexe,—enfin parce que je ne sais pas de spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme un peu sensible, que d'être témoin de ces chocs…»