ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. CE QUE JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.

La gouvernante arriva un beau jour de septembre, à la tombée de la chaleur, dans un carrosse poudreux que le marquis avait envoyé, tout exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé.

Les hôtes du château étaient cachés dans une grande pièce aménagée en lingerie, donnant sur la cour, afin d'avoir l'œil sur la Quinsonas au moment où elle mettrait pied à terre. Seules, Ninon et Mme de Châteaubedeau l'attendaient au salon. Le marquis s'avança dans la cour, en rejetant du coin de la semelle, les marrons tombés, avec leur coque épineuse à demi éclatée, dans les petites rigoles, entre les pavés ventrus; et, arrivé au porche d'entrée, il regarda sur la route de Saumur, la main en abat-jour, et la figure grimaçante, à cause du soleil qui se trouvait bas, juste en face. On remarqua soudain qu'il rajustait sa perruque et faisait des pichenettes sur son jabot, d'où l'on augura que la voiture était en vue et que le marquis se souvenait du portrait avantageux que Mme de Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante.

Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, eut, en faisant tourner les chevaux dans la cour, un coup de langue qui en disait long sur l'effet que lui avait produit la voyageuse. Celle-ci était aussitôt par terre, très simplement, très vivement, avant que Foulques fût là pour lui présenter la main.

L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle venue était quelconque. Cependant M. de la Vallée-Malitourne,—qui n'avait rien vu parce qu'on l'avait posté près de la porte, en sentinelle,—ayant ouvert, avec la malchance qui le caractérisait, juste de façon à se trouver nez à nez avec Mlle de Quinsonas, réapparut en se baisant le dessus de la main et disant que la nouvelle venue avait la bouche la plus affriolante qui fût. Son frère Chourie se précipitait et dessinant dans l'espace une ample circonférence:

«—Quel derrière!» s'écria-t-il.

Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui l'on trouvait du même coup d'aussi grandes qualités aux antipodes, eût contre elle toutes les femmes présentes.

On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, un peu surannés quant aux tentures, mais spacieux et commodes, situés au rez-de-chaussée, vis-à-vis un petit parterre, au couchant, bien planté et tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner, pour lui faire honneur, cela va sans dire, et lui énumérer tout de suite et point par point ses instructions.

Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle seule, un si grand remue-ménage, s'amusa seule dans le parterre, en attendant, après avoir vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait avec précaution dans les sentiers étroits garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre les bordures de buis, puis jetait un regard en arrière pour voir la trace de ses chaussures, pareille à un semis de points d'exclamation. Elle piqua tout à coup dans le sol un de ses talons et tourna sur elle-même, comme un toton, clignant de l'œil toutes les fois qu'elle passait en face d'un rayon de soleil qui venait par l'allée des fontaines et semblait mettre le feu aux panaches des marronniers. Ce rayon atteignit bientôt les vitres des appartements de la gouvernante, et Jacquette se plut à imaginer que l'ancienne chambre de M. Lemeunier de Fontevrault était bondée de pots de confitures de groseilles et elle eût bien voulu y regarder de plus près mais c'était difficile. Alors elle trouva le temps long et s'ennuya.

Les pigeons exécutaient autour du château la dernière ronde du jour, et le parc entier retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout cela s'apaisa d'un coup: les pots de confitures fondirent, la belle lumière s'envola, et tous les bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas menu d'un chat qui se brûlait les pattes au bord du toit, en courant sur les rigoles de plomb échauffées.