On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni qu'elle fût laide, ni qu'elle fût sotte, ni qu'elle fût intelligente. Instruite par l'adversité à apprécier l'aubaine d'une place avantageuse, elle cultivait elle-même une prudente neutralité et vivait dans la crainte d'offenser quelqu'un. Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas à sa soif, car toute sa personne indiquait qu'elle était gourmande et portée vers la satisfaction de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique peu harmonieux, n'étaient point vulgaires; elle avait l'œil vif, ces lèvres rouges et charnues que Malitourne avait remarquées à la porte de la lingerie et dont les dents les plus irrégulières n'arrivaient point à rompre la séduction puissante; par exemple, un menton parfait; le tout soutenu par une taille heureusement assez longue pour porter allègrement des seins pesants qui eussent excédé un buste ordinaire.

Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop haut montée sur jambes, apprécièrent la discrétion de sa tenue, et, malgré les hommages que les hommes lui rendaient, se rallièrent à elle, tant elle semblait les recevoir avec candeur et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air d'entendre un compliment, laissait tomber une œillade dans son corsage comme en un puits perdu, et arrêtait au bon moment un geste indiscret, mais en ayant l'air d'attraper des mouches.

Un tact si parfait lui conquit la confiance absolue de la marquise, voire celle de Mme de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent entièrement sur elle du soin de Jacquette; et l'on fut tellement tranquille à ce point de vue-là, qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le fameux esclandre qui avait motivé l'intervention d'une nièce d'évêque: la petite allait et venait dans le château, dans les corridors, les jardins, à l'office ou à table, et il semblait à tous que les influences les plus fâcheuses dussent être paralysées par la seule présence de la gouvernante.

De toutes les personnes de la maison, Jacquette était celle qui l'appréciait le moins. Elle apprenait à mentir et à dissimuler pour le plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure la figure toujours trop pareille de Mlle de Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec sa gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée à l'escalier qui mène aux jardins bas, elle virait brusquement et remontait, les jambes à son cou, sous le prétexte qu'elle avait oublié son mouchoir, la passementerie à parfilage ou le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt fait de mettre une bonne distance entre elle et Mlle de Quinsonas, de qui elle escomptait le train de derrière alourdi, et, quand elle savait ne plus figurer aux yeux de celle-ci qu'une quille bleuâtre au bout de la longue allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui tirait la langue. A qui la rencontrait essoufflée, elle feignait l'émotion et disait que sa gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au pied du grand vase où il y a des hommes poilus qui ont une petite queue pointue de chaque côté»; et elle lui faisait porter des élixirs par quelqu'un de ces messieurs, qui, en la courtisant, la mettaient au supplice, car elle craignait sans cesse d'être compromise.

X

ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA CHAISE PERCÉE DE NINON QUI, PAR UN TOUR SINGULIER, CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM D'UN PUR AMOUR.

Si vous vous souvenez du propos que Jacquette avait tenu à table et qui nous a valu l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez penser qu'il n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd et que ce vaurien de Châteaubedeau avait dû pour le moins en tirer fortement vanité. L'idée était venue à quelqu'un de le donner pour amant à Ninon! Et par le hasard de la présence d'un petit perroquet, cette idée était maintenant si répandue qu'elle semblait avoir fait le tour du monde. Le chevalier Dieutegard qui adorait Ninon en secret, et la femme de chambre, Thérèse, qui aimait caresser Châteaubedeau la nuit, lui manifestaient de la jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui, il n'avait pas hésité à glisser dans l'oreille de l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée sans feu». Dieutegard, enclin aux interprétations chagrines croyait au feu, mais non Thérèse.

Cette fille servait la marquise de trop près pour ignorer qu'elle n'avait pas d'amant. Car enfin, et je ne sais si vous le remarquez, Ninon, qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne de la maison qui se conduit le mieux.

Thérèse se prêta donc à l'accomplissement d'une fantaisie que ce petit drôle de Châteaubedeau eut le toupet de lui proposer et qui consistait à l'introduire subrepticement dans la chambre de Mme de Chamarante.

Elle le laissa monter derrière elle, un matin, sans trahir un geste de dépit ou de jalousie; Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait dans les parties protubérantes, ce qui faisait souffler la malheureuse sur le chocolat de la marquise, la bouche en cul de poule, pour ne pas crier.