On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, qu'une toile de Jouy à vignettes rouges séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau de se faufiler derrière la toile et de s'y tenir coi jusqu'à ce que la marquise vînt à sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre sous un prétexte qu'elle saurait dénicher, la finaude.

Avant de se cacher, il huma les petits pots épars sur le marbre, toucha les peignes, enfonça le nez dans la poudre et se rougit les lèvres. Il était plus ému qu'il n'eût voulu le dire et éprouvait le besoin de faire beaucoup de choses, successivement ou confusément, plutôt que de rester tranquille. De ce qu'il ferait quand il se trouverait nez à nez avec la marquise, il ne savait rien exactement. Il était prêt à tout, mais ignorait à quoi. Il ne débutait pas dans les entreprises; aucune de ses prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer avec celle-là. Il imaginait un grand roulement de tonnerre: la foudre tombe; elle vous dérobe votre montre au gousset, vous met le feu à la perruque, ou vous coupe en deux comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se voyait surtout racontant l'exploit à Dieutegard, de ce ton calme, ou refroidi, duquel on narre un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines.

Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds un velours; il cligna de l'œil au trou de la serrure, qu'une clé posée tout de guingois rendait impropre à laisser distinguer quoi que ce fût; il écouta et entendit Ninon qui ânonnait, la bouche pleine, quelque chose comme: «ê… ô… ê… ô… bulu… bulu… bulu…»; puis, la cuillerée de chocolat passée, la marquise articula: «Bougresse! que c'est chaud!…» Thérèse murmurait des excuses; Ninon s'emportait et évacuait de ces mots particuliers à l'humeur du réveil et qui s'allient si peu avec la pureté universelle du matin. Quand Ninon eut mangé, elle poussa un petit «han!» de satisfaction, et tout s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un air frais par la serrure.

Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau qui, surpris, tombe à la renverse.

«—Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son lit la marquise.

«—Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine à retenir un éclat de rire; «c'est le couvercle de la chaise de Madame la marquise que Madame la marquise avait sans doute laissé ouvert.»

«—Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui saute à bas de son lit et accourt, tandis que Thérèse pousse le garnement derrière la toile, comme un paquet de linge.

Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura là, un moment, debout. Elle avait l'œil brouillé encore, et elle se grattait à travers la chemise qui montait et descendait du genou à mi-cuisse, selon les mouvements de la main.

Châteaubedeau reprit ses sens au milieu de robes, de jupes, de caleçons soyeux et parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon, qu'il entendait marcher, là, tout près, et pieds nus. Il y parvint par une crevasse qui trouait le visage d'une bergère assise élégamment sur une gerbe de blé écarlate.

Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit, allait et venait sur le parquet frais qui flattait la plante de son pied grassouillet, car elle semblait faire fi des mules tenues à la main par Thérèse.