Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située au fond du cabinet, et revenait face à Châteaubedeau en se caressant le corps avec sollicitude, notamment dans la région abdominale, comme on fait d'un fruit pour en éprouver la maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois le sol; son angoisse était répétée sur le visage de la fidèle Thérèse. Tout à coup, elle troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, et son regard s'éclaircit, tandis que la femme de chambre, rassérénée, posait les mules sous les talons de sa maîtresse.
On entendit un bruit pareil à celui qu'un enfant produit en soufflant, les lèvres serrées, dans une bouteille vide, sans en boucher hermétiquement le goulot. Thérèse hocha la tête et dit avec compétence:
«—Autant de perdu.»
La marquise, d'un mouvement de dépit, envoya promener les deux mules, et ses talons nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair des mollets et des cuisses.
«—Madame la marquise reconnaîtra, dit Thérèse, que j'avais prévenu Madame la marquise que c'était le jour de sa rhubarbe.»
Ninon, les coudes aux genoux, les deux poings appuyés contre les joues, rougissait et dardait un œil cruel. Thérèse lui conseilla de se cogner sur les genoux, en se fondant sur l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, qui n'obtenait de sa femme aucune selle hormis par cette méthode toute mécanique. Et Ninon abaissa les poings, fort gravement, sur ses genoux arrondis et lisses comme de belles pommes de Calville. Pour l'exciter, la femme de chambre battait la mesure en frappant l'une contre l'autre, par la semelle, les petites mules vagabondes qu'elle venait de quérir au bout de la pièce.
Enfin la méthode Goubin fut couronnée de succès, et Thérèse, se penchant avec intérêt sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle devait à Madame la marquise, elle eût juré que Madame la marquise avait rendu des noix grollières.
Ceci fait, elle poussa prestement le meuble béant, jusque sous la tenture de Jouy, selon un dessein assurément prémédité et dont Châteaubedeau sentit toute la malice à son endroit. D'accroupi qu'il était, il se releva d'un bond et pinça si fort le bras de la pauvre fille qu'elle cria.
Ninon, qui se trouvait à califourchon sur un bassin de faïence rouennaise, et regardait devant soi avec des yeux de carpe flottante, fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du page au moment où il se mettait debout. Elle démêla la farce et, comme elle n'était point femme à se troubler pour la présence d'un homme dans sa chambre, elle dit seulement «Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné, ses lèvres rougies, et il n'osait seulement pas lever les yeux sur la marquise, tant il était penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta avec adresse, en pleine figure, son éponge souillée d'une eau saumâtre.
Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de taquiner un lecteur pudibond, que je vous ai raconté cette scène, mais bien pour que vous croyiez davantage à mon histoire, car vous savez de reste, comme dit Montaigne, que «nous avons beau nous monter sur des échasses, encore faut-il marcher de nos jambes, et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous assis que sur notre derrière». Les marquises, même dans les contes, sont sujettes à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma part, le goût des nobles récits; j'avoue n'être tout à fait heureux que lorsque le ton se hausse et qu'une belle gravité se répand sur ma page; mais je ne puis m'offrir cela qu'au prix de maintes humiliations, car je ne sens bien vivre un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une de ses petitesses.