Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas celui qui transpose les cent misères du corps et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui qui s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques? Le parler de tous les jours m'émeut plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai que la poésie, comme tout art, doit s'élever vers le ciel sous peine d'être reniée des hommes à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol d'un talon ferme.

Et vous allez voir tout de suite comme la chaise percée de Ninon va nous éclairer sur les sentiments de deux jeunes gens rivaux, plus et mieux que n'eussent fait de longues dissertations amoureuses.

Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend en s'essuyant, crachant, grommelant, tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis qu'abîmé par la marquise, raillé par une femme de chambre!

Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier Dieutegard, qui rôdait toujours sous les appartements de Ninon. A la vue de Châteaubedeau, Dieutegard fut tenté de fuir et également tenté de s'approcher, de lui parler et de l'entendre prononcer le nom de celle qu'il aimait. Certes, il était dévoré de jalousie, mais le sentiment de sa grande timidité l'entraînait, non sans une miette d'admiration, vers celui qui osait toucher l'objet de son culte. Car il ne doutait pas qu'avec cette mine défaite, Châteaubedeau ne sortît du lit de la marquise. Il lui souhaita donc le bonjour, mais n'osa rien lui demander.

L'autre, tout en rajustant son habit, prenait cet air fat et lassé des jeunes blancs-becs qui viennent de livrer un assaut galant. Il souffla, en gonflant de grosses joues.

«—Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.»

Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau ajouta:

«—Peste soit des alcôves!»

Dieutegard ne bronchait pas.

«—… Avec leurs poudres et leurs parfums…»