LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE DE MOELLONS DE LA TOUR DU NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT SOUVENT LES SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.
Revenons à l'affaire de Châteaubedeau.
Lorsque ce gamin descendit l'escalier du cabinet de toilette, Ninon fut saisie d'un éclat de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de Châteaubedeau, qui couchait dans les environs et avait pour l'heure M. de la Vallée-Chourie sous la main, dépêcha celui-ci aux nouvelles. La mère du coupable fut donc informée promptement et résolut de se montrer très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement qu'une chose, à savoir que son fils n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont elle eût été fière.
Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas l'événement, à sa façon. Marie Coquelière allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux; Fleury croyait devoir s'en ouvrir au marquis. Foulques donnait un coup de pied au derrière de Fleury pour lui apprendre à parler quand c'était l'heure de partir pour la chasse, pestait contre Chourie toujours en retard et, après un coup d'œil satisfait à son équipage, s'éloignait allègrement du côté des bois de Bourgueil.
Mme de Châteaubedeau se rendit chez la marquise pour lui exprimer ses regrets et son désir de punir son fils sévèrement. Elle avait si peur qu'on ne la priât de retourner à sa terre, qu'elle se hâta d'indiquer elle-même le châtiment le plus pénible à l'amour-propre du jeune homme, et c'était de le traiter comme un enfant, de le mettre au cabinet noir.
L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour le lieu de la peine une petite pièce située tout en haut de la vieille tour du Nord, non point tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant jour par des meurtrières, d'aspect rébarbatif, et ayant servi de prison pour d'authentiques huguenots.
Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le tenant par les poignets, car il eût envoyé promener toute autre personne, et à cette époque c'était une grave affaire que de lever la main contre l'auteur de ses jours. Il faut dire que Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir choisi ce lieu élevé, car elle eut beaucoup de mal à grimper jusqu'au haut de la tour, par un escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée, la malheureuse, de marcher à reculons afin de tenir le vaurien qui, s'il respectait sa mère, du moins ne se faisait pas faute de lui donner un véritable cul-de-plomb à traîner.
Tout le domestique mâle suivait pour prêter main-forte, le bon Fleury en tête, portant la main à son endroit meurtri, mais néanmoins goguenard, mal convaincu de la grandeur du crime qu'il contribuait à châtier, et traitant volontiers de «fameux luron» le page qui avait eu le front de tâter la peau de la marquise.
La porte de la geôle était munie d'un judas où tout le monde se haussa pour voir le prisonnier, dès que les gros verrous furent tirés. Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, d'esquisser quelques pas de danse sur le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher par les meurtrières, le plus loin qu'il put. On avait, comme d'usage, disposé contre la muraille une cruche à eau et un petit siège de bois à trois pieds qui supportait une miche de pain bis; un grabat achevait de donner à ce lieu la figure classique des cachots. Quand on vit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire, chacun redescendit et l'on déjeuna tranquillement, malgré l'absence du marquis et de Chourie partis pour la chasse.
On touchait au dessert quand le bon Fleury ayant frappé à la porte, vint prévenir la marquise que le jeune Châteaubedeau faisait un grand vacarme dans sa tour et jetait des moellons par les meurtrières, à donner à croire qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres tombaient dans la cour des communs; l'une d'elles avait atteint à la tête un petit de Marie Coquelière qui braillait comme un damné dans l'enfer. Ces dames voulurent aussitôt voir le pauvre petit blessé et jouir en même temps du coup d'œil de cette avalanche de moellons vomis par la tour du Nord.