Mme de Châteaubedeau ne put s'empêcher de pouffer, malgré son essoufflement et malgré l'outrecuidance de l'action commise par son fils. Les deux belles-sœurs ne se tenaient pas de gaieté. M. de la Vallée-Malitourne croyait avoir enfin, une fois en sa vie, eu la langue heureuse. Mais, quand le propos heurta Mme de Matefelon et la marquise, l'infortuné reprit conscience de son destin.

Ninon, qui, personnellement, n'était rien moins que bégueule, reçut un coup très pénible. Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle souffrit plus que Mme de Matefelon, qui n'était choquée que dans ses principes, tandis que Ninon l'était dans sa pudeur maternelle. Il faudrait être une bien vilaine femme pour ne pas admettre ce sentiment. Ninon fut légère et souvent coupable,—vous n'avez pas fini de vous en apercevoir,—par suite de son défaut d'éducation, mais le fond de sa nature était bon et, presque toujours, son premier mouvement excellent.

Elle entra donc dans une grande colère, et, en dépit du fâcheux état où se trouvait la gouvernante, elle la gourmanda vivement pour n'avoir pas su prévenir une telle inclination d'esprit chez Jacquette, et la somma de lui indiquer où sa fille avait puisé une documentation physique aussi scandaleuse.

Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux qu'elle n'enseignait pas à l'enfant un iota qui ne fût contenu dans le Manuel de Mgr de Trélazé; que, d'autre part, elle ordonnait à Jacquette de baisser les yeux en passant devant les tapisseries ou les toiles représentant des figures immodestes, et qu'enfin elle lui faisait vivement prendre une contre-allée dès qu'elle apercevait dans le parc soit un de ces messieurs, soit un homme de peine, rendus pareils par le commun besoin des épanchements naturels, plantés en échalas contre un tronc d'arbre, ou immobiles comme une fontaine.

Mme de Matefelon, qui connaissait le beau dévouement de la gouvernante, voulait venir à son secours et ne savait comment faire. Ninon trépignait, devenait rouge, parlait à tort et à travers, voulait à toute force que l'on répondît à la seule idée qui lui demeurât dans son emportement, à savoir comment sa fille avait eu connaissance de ce que Mlle de Quinsonas prenait pour un étui à chapelet.

Tout à coup Malitourne, inspiré, se frappa le front et dit:

«—La statuette!»

Mme de Matefelon et la gouvernante tremblèrent. Mais la colère de Ninon redoublait, car l'évocation de la statuette lui prouvait qu'elle avait pu elle-même, par sa complaisance pour l'ouvrage de marbre, contribuer à molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on pas prévenue de ce danger, dès avant la naissance de l'enfant? Plus elle était convaincue de la culpabilité de la statuette, plus elle s'acharnait à démontrer l'innocuité du lointain Cupidon.—«Et le labyrinthe?» disait-elle.—«Beau jeu pour une enfant! Sa nourrice a dû l'y mener tous les jours!» Enfin, chacun chargeait l'Amour de marbre afin d'innocenter la pauvre gouvernante. Un sombre remords se dissimulait maintenant sous la colère de la marquise. Mme de Matefelon s'en aperçut, et comme elle était la conscience même, elle se résolut, afin de tout concilier, à un coup de théâtre.

Elle portait sans cesse sur elle, pour plus de sécurité, les vestiges du marbre mutilé. Elle les tira de sa poche, enveloppés soigneusement d'un papier de soie bien ficelé, et les montra à Ninon et aux personnes présentes entre ses deux mains creusées en noix de coco, comme on tient un petit oiseau vivant.

«—Ci-gît le mal», dit-elle.