Alors Ninon le considéra comme elle n'avait jamais fait. Elle lui trouvait une figure charmante. Il avait des yeux d'un assez joli bleu, de beaux cheveux bruns, une peau à peine hâlée, à peine ombrée d'un duvet naissant, par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on puisse souhaiter d'un homme. Par cette dernière particularité, quelquefois il lui avait plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres quand il faisait la lecture à haute voix. Et elle sentait qu'elle mourait d'envie de recevoir un baiser sur la bouche.
A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une seule fois, à quinze ans, de la part d'un officier qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment de son départ, l'avait prise à pleins bras entre deux portes, et laissée ahurie, sans aucune autre émotion. Quant à Foulques, il était trop rustaud pour goûter ce genre de plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne savait comment faire pour obtenir que le chevalier la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas tant aimée, il eût bien vu ce désir dans ses yeux.
Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que c'était peu de chose et glissa le livre sous son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils coururent bientôt l'un après l'autre autour du bassin, elle heureuse de voir briller les dents du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter son attention. Il trébuchait, ne savait plus courir. Quand il sentit la main de Ninon contre lui et le souffle chéri lui effleurer le visage, il porta la main à son cœur qui battait trop fort, et la marquise dut le soutenir dans ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle s'assit à l'endroit que tout à l'heure il baisait par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, à demi pâmé, en lui mouillant les tempes avec un peu d'eau qu'elle puisait dans le creux de sa main.
Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il adorait, il eut dans le regard tant de confusion, de bonheur et d'amour, que Ninon même en fut intimidée, et, si près de lui, si autorisée à le baiser qu'elle fût par son attitude, elle se retint, parce qu'elle sentait un trop grand désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses lèvres et le beau sentiment du chevalier. Du moins, elle sentit cela l'espace d'un instant, sans que cela même lui laissât de souvenir, mais assez pour contenir un geste, enfin par ce moyen qui empêche souvent les femmes de commettre des fautes contre le tact, sans qu'on puisse leur en savoir gré.
Aussi, presque aussitôt après ce gracieux hommage rendu par les sens à l'amour, Ninon redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait attrapé chaud en courant. Il répondait:
«—Mais non, madame.»
«—Si, si», disait-elle.
Et elle lui plongeait un doigt dans le cou.
Elle était de nouveau saisie par la gourmandise et elle sentait qu'elle n'y résisterait pas longtemps; mais elle espérait que Dieutegard la devancerait. Le chevalier semblait savourer quelque chose en lui-même, et le mouvement et la parole lui étaient retirés.
Elle eut de l'impatience. Elle le secoua par les deux épaules, et elle attendit, comme lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le cœur du chevalier se gonflait et aspirait la vie de tous ses membres. Les expressions de son amour s'amoncelaient aussi sous son front, mais rien que là. Alors Ninon le baisa goulûment, comme si elle l'eût voulu manger; elle lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, branlant sa chevelure à la façon d'une houppe qui répandait une poudre blanche sur les épaules de Dieutegard.