M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait pas, autrefois, pour raconter des aventures romaines auxquelles elle attachait alors peu de prix; ces aventures se représentaient à elle en vives couleurs, comme les livres d'enfance que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente ans. Et elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter que quelqu'une d'elles lui arrivât.

Elle en rougit, parce que les discours de Mme de Matefelon l'entretenaient dans la crainte des passions, et parce que sa vie morale était ordinaire et modeste. Mais rien ne tenait contre l'appétit déterminé qu'elle avait de se sentir baiser la bouche par quelqu'un qui appliquerait son corps tout entier contre le sien.

Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main, dans le papier de soie, contribuait à cette démangeaison, ou bien si la seule approche du bassin de l'Amour y suffisait, mais son cas présent avait une grande analogie avec la crise qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi d'automne, Dieu sait combien il y a d'années! Il ne faut pas incriminer une femme qui met de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là!

Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea dans le labyrinthe. Comme celui-ci était resté exactement dans le même état depuis le jour qu'elle l'avait vu pour la dernière fois, elle ne remarqua pas les soins secrets qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise, lorsqu'elle atteignit le bassin, de trouver là le chevalier Dieutegard.

Qu'on ne m'accuse point de placer juste en ce lieu Dieutegard, au moment même où la marquise y vient avec l'ardente envie de toucher un beau jeune homme; ce serait un procédé trop facile. J'ai pris la précaution de vous avertir depuis longtemps que le chevalier affectionnait les étangs, les rivières, les fontaines, et qu'il avait coutume d'aller à peu près tous les jours, un petit livre à la main, dans les régions du parc ornées d'eau. L'ancienne nourrice, Marie Coquelière, qui croyait aux fées et à toutes les choses merveilleuses le révérait à cause de ses goûts aquatiques qui s'allient volontiers à la poésie et aux mystères nocturnes. C'est elle qui l'avait engagé à venir là, et voici comment:

Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition au bassin de l'Amour, n'avait pu tenir complètement sa langue, malgré la prière de Cornebille, et, sans trahir toutefois la personnalité de cet homme soi-disant sorcier, elle avait dit un matin à la femme de chambre qu'elle était parvenue par hasard, en se promenant, jusqu'à un bel endroit où l'on n'allait jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi propre que s'il eût été entretenu par des anges. Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait redit en confidence au chevalier, qui se souvenait fort bien qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon l'éloignait du bassin, ainsi que Châteaubedeau, sous le prétexte que la marquise s'y baignait; il y était revenu se convaincre de la circonstance extraordinaire, et il n'avait point fait de difficulté à croire à quelque miracle dû à l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y accomplissait de fréquents pèlerinages.

Il était là, étendu tout de son long sur le sable tiède, et tenant à la main un petit livre. Il lisait, et puis se cachait la figure entre les feuillets, comme pour méditer ou pour boire avidement les paroles poétiques qui, sans doute, charmaient son cœur. Ninon le considéra un moment et le vit baiser pieusement, à la margelle du bassin, la pierre où elle s'était maintes fois assise en barbottant dans l'eau du bout de son pied nu. Comme elle n'ignorait pas qu'elle fût aimée du chevalier, elle y prit plaisir pour la première fois, et appela aussitôt le jeune homme par son nom. Il sursauta et devint plus blanc que le marbre du Cupidon.

Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui conta, non sans se moquer, la croisade de sa grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle désignait du doigt l'ouvrage de François Gillet privé de sa fleur. Elle tira celle-ci hors de la feuille de papier et la montra à Dieutegard.

Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela entre les mains de celle qu'il aimait. Pour lui, depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il la regardât beaucoup parce qu'il savait qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci lui demanda pourquoi il faisait la grimace. Il eût été en peine de le dire, mais il se sentait blessé dans la région de son grand amour.

Ninon ne comprit pas cette tendre nuance de la passion d'une âme pure, et elle le fit souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer l'objet à sa place, soit par le moyen d'une colle spéciale, soit par quelque habile procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire d'une femme de s'occuper de ces détails et offrit de s'en charger lui-même, pour lui être agréable, à la condition qu'elle voulût bien lui confier le petit paquet et n'en plus parler. Elle y consentit, et il le mit dans sa poche.