Ninon s'achemina vers la statuette, dans le dessein de mesurer l'étendue de la dégradation et de voir s'il était possible de réappliquer les débris. Que voulez-vous! cette femme était ainsi faite. Tout à l'heure elle se reprochait comme un crime d'avoir laissé la statuette au grand jour, parce que sa fille y pouvait heurter sa candeur; maintenant la voilà qui va réédifier la statuette! C'est que Ninon, se reposant ordinairement sur une étrangère du soin d'élever sa fille, avait parfois des accès de sensibilité pour ce qui touchait cette enfant, mais elle revenait promptement à ses habitudes. Et c'était une de ses habitudes, depuis bien des années déjà, de penser de temps en temps au Cupidon de François Gillet.

Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le voyait pas ébréché.

Ordinairement, elle en chassait l'image, comme une honnête femme rejette la mémoire d'un soir de griserie où elle a failli commettre une grosse faute. Petit à petit, dans le recul du temps, cette statue de marbre qu'elle avait entourée de ses bras et baisée, prenait un peu des airs d'amant. Si Cornebille ne se fût pas trouvé là pour glacer de honte la petite folle, qui sait si cette première excentricité n'eût pas été le début d'une vie désordonnée!

Elle ne songeait pas à cela sans sourire, car elle cherchait en vain quel complice elle eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de monde; des châtelains venaient trois fois l'an, retenus par l'incommodité du voyage; M. de la Vallée-Chourie était exténué par son ardente maîtresse, et son frère eût fait un amant ridicule. Avait-elle un bien grand mérite rester pure? Est-ce que son mari lui en savait gré? C'était un bonhomme qui chassait, qui buvait, qui lorgnait les appas de la gouvernante; bien serein pour le reste des éventualités.

Elle descendait doucement l'allée des fontaines, son petit paquet à la main. Le vent jouait dans les arbres; les marronniers, bien taillés par en bas, secouaient leurs hauts panaches au-dessus de sa tête, et, tout au bout de l'allée, un bouquet de géraniums plantés dans le vase au bas-relief de satyres simulait un vol de papillons écarlates sur un doux ciel de soie grise.

Vous savez que ce vase était situé à droite de l'escalier qui menait aux jardins bas; vis-à-vis il n'y avait qu'un socle servant de table rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer au cours de sa promenade. Par-dessus le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait tout grand son parasol noir. Au delà, mais assez loin, comme un horizon de nuages moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes dont les pieds baignaient dans la Loire.

Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle regardait la pointe de ses petits souliers. Elle trouvait le temps un peu lourd, et avait bien de la peine à penser à quelque chose de suivi.

Elle se reposa un moment, quand elle eut atteint l'escalier, à l'ombre du pin parasol. Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés heureux à jouir seulement d'une si belle vue!

C'était là,—il faut que je vous en parle!—que M. Lemeunier de Fontevrault avait ménagé sous les pins, une terrasse longue d'une demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une balustrade dominant ces jardins en pelouses et en bassins auxquels huit grands jets d'eau avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban du fleuve se déroulait dans le lointain, et l'on découvrait, par les jours clairs, les toits miroitants de Saumur. Mais Ninon venait d'être piquée par un désir qui ne lui laissait à peu près rien voir des beautés du ciel et de la terre.

Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant qu'elle marchait, elle enviait le sort des femmes qui sont pressées dans leur lit par le bras d'un homme.