Mme de Matefelon comprit fort bien et fut très digne. Sans manifester la moindre mauvaise humeur, elle annonça, tandis qu'on se levait de table, qu'elle avait reçu tantôt des nouvelles de sa terre de Rochecotte et que sa présence y était nécessaire pour les vendanges. Elle demanda sa chaise pour le lendemain dans la matinée, qui était précisément le jour du passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle ajouta qu'elle emmènerait avec elle son neveu Dieutegard.

Et voilà comment les événements s'imposent les uns aux autres, et comment un conteur n'est pas du tout libre de faire la pluie et le beau temps. Je tiens beaucoup à ce que Mme de Matefelon s'en aille, parce qu'elle m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me paraît très bonne pour l'éloigner. Mais, pan! du même coup elle nous emmène le petit chevalier. Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas faire autrement que de l'emmener. Mon Dieu! qu'il va avoir de chagrin!

Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant le lendemain, parce que, selon un phénomène de l'esprit que vous avez dû observer maintes fois, Ninon se radoucit dès qu'elle se fut aperçue que ses paroles avaient porté, et elle insista aussitôt pour garder Mme de Matefelon. Celle-ci, de son côté, était également très en colère, et si elle eût obéi à son premier mouvement, elle eût secoué incontinent ses sandales sur le seuil de la marquise de Chamarante; mais l'amour-propre, en elle, fut plus fort que le ressentiment, et elle préféra simuler vingt-quatre heures de plus la meilleure entente avec Ninon, afin que personne ne s'avisât qu'en somme on la mettait à la porte.

Mieux eût valu pour le chevalier s'en aller tout de suite. Il passa une affreuse nuit à pleurer, sur son lit, les mains croisées sur les genoux, vis-à-vis un petit motif sculpté composé d'un carquois mis en X avec trois fléchettes aiguës qui lui entraient dans le cœur.

Il ne s'était guère préoccupé, lui, de ce qu'on avait pu dire touchant la rencontre de la marquise et de Châteaubedeau dans la tour, puisqu'il les croyait amants depuis longtemps déjà. Et il avait l'habitude de souffrir de cette idée. Mais il se souvenait de la scène du bassin, où Ninon l'avait positivement accablé de ses caresses, puis, peu après, s'était moquée de lui. Et il tirait de cette double attitude une série de motifs d'espérance et de désespoir. Il faut avouer qu'il avait éprouvé un secret plaisir, quoiqu'il ne fût pas méchant, à voir Châteaubedeau redescendre si mal en point de la tour. Il se disait en lui-mème que, malgré son admiration pour son rival, il n'avait pu se défendre de désirer, pendant que Châteaubedeau se tailladait la figure, qu'il se tailladât plus avant. Il n'était ni fier ni très satisfait d'avoir souhaité cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait tout ordinaire de l'avoir souhaité.

Lorsque sa tante lui annonça qu'elle l'emmenait avec elle et qu'il ne reviendrait plus, il n'éprouva pas cette douleur mortelle que l'on pouvait craindre pour lui; non, il ne l'éprouva pas, parce qu'il ne crut pas possible d'être séparé définitivement d'une personne qu'il aimait si fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir du monde ne saurait le contraindre à une si dure extrémité. Sa tante pouvait bien lui ordonner de garnir sa valise, le pousser avec elle dans le coche; mais, à moins qu'il ne fût solidement maintenu dans une prison du roi, il pourrait toujours s'échapper et revenir. Allons au pire: à supposer que Ninon le mît lui aussi à la porte, il aurait la consolation de demeurer à cette porte, de savoir Ninon peu éloignée de lui, de l'apercevoir peut-être quelquefois au travers des lames disjointes, ou bien quand elle passerait en faisant craquer le sable sous ses petits pieds, ou en jouant du mouvement de ses deux jambes chéries contre la soie des jupons, musique divine tant de fois savourée, qui retentissait encore à ses oreilles amoureuses.

Et cela lui évita de s'abandonner complètement au désespoir. Il passa la matinée à s'imaginer que Ninon aurait de la peine à le voir partir et qu'elle insisterait encore auprès de Mme de Matefelon pour la garder, ou bien, tout au moins, qu'elle lui dirait à lui, gentiment, la peine qu'elle avait. Oh! certainement il se fût contenté de cela.

Mais Ninon ne s'occupa que des soins à donner à Châteaubedeau.

Le chirurgien vint de Saumur; toutes les femmes furent employées à découper, à rouler et à dérouler des bandages, à pétrir des onguents, à éfaufiler le vieux linge.

Mme de Châteaubedeau commandait à tous. Telle est la vertu mystérieuse du sang répandu: un garnement qui, hier, déshonorait le nom de sa mère, aujourd'hui, pour quatre égratignures, lui vaut d'abord l'oubli du passé et quasiment cette auréole ou ce bonnet glorieux que tout le monde voit sur la tête de la maman des héros.