Le chevalier rencontra Jacquette sous les marronniers, l'après-midi, et la salua. Les enfants distinguent très bien à leurs traits les personnes qui ne sont pas à leur affaire, et la petite, qui sautait et riait, se tut soudain à l'approche de Dieutegard. Dans l'intention de lui être agréable, elle l'invita à l'accompagner à la promenade.
Ils descendirent ensemble l'allée des fontaines, puis l'escalier des jardins bas, où sont le vase au bas-relief de satyres et le beau pin d'Italie. Mlle de Quinsonas était avec eux. On poussa jusqu'au bac d'Ablevois. Là, ils s'assirent sous un grand arbre, au bord de la Loire, et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait le bac que l'on voyait quitter l'autre bord. Le chevalier prétendait voir souvent ce bac dans ses rêves, et il disait que ce frêle assemblage de planches avançant doucement sur le fleuve lui versait parfois des délices, parfois lui amenait des objets grouillants, visqueux, le plus souvent de ton verdâtre, dont le toucher et la vue, de la plus vive répugnance, l'éveillaient et le laissaient en proie à une longue épouvante. Mlle de Quinsonas disait:—«Oh! Monsieur le chevalier est un délicat!» Jacquette affirmait qu'elle toucherait à des grenouilles, à des couleuvres, voire à des crapauds, si laids fussent-ils, sans dégoût. Elle s'ingéniait à chercher dans l'herbe toutes sortes de bêtes qu'elle rapportait au creux de la main, et elle faisait pousser des cris à la gouvernante en menaçant de les introduire dans son corsage. Mais elle n'osait pas plaisanter avec Dieutegard.
Les arbustes du bord se miraient dans l'eau unie; de temps en temps un poisson piquait la surface aussi paisible en apparence que celle d'un étang, et la blessure légère infligée au calme des choses s'élargissait en ondes arrondies, promptement déformées, puis effacées par le courant invisible, pareil au temps qui guérit tout.
Le chevalier, assis contre un tronc d'orme et les genoux dans ses mains croisées, regardait au loin; et, comme il était joli à voir, dans les moments surtout où l'émotion l'animait, la gouvernante et l'enfant se tenaient tranquilles et reposaient les yeux sur lui. Il les sentit et en fut troublé par une sorte de pudeur exquise qu'il avait. C'est pourquoi il voulut mettre son trouble sur le compte des choses extérieures, et il dit que l'on était à une de ces minutes bien étonnantes où le ciel et la terre s'arrêtent pour écouter battre le cœur de l'été.
Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme le ciel et la terre; et l'on entendait en effet distinctement un cœur qui battait, mais c'était celui du chevalier.
Il ne put pas se contenir longtemps et pleura. Il avait quinze ans; il versait de chaudes et belles larmes, sans compter, comme il donnait son cœur.
A ce moment commença de grincer la poulie sur laquelle le long câble barrant la Loire s'enroulait pour amener le bac; et l'on distingua sur l'autre rive un lourd chariot chargé de foin qui, en touchant le radeau, produisit un coup sourd dont l'ébranlement imitait le bruit du canon. Et le cheval, la voiture et le conducteur immobiles vinrent vers eux, en grossissant peu à peu. Ils ne pouvaient s'empêcher de les regarder, à cause de cet attrait naturel qu'ont les choses qui glissent à la surface de l'eau.
Quand le radeau fut tout proche, le conducteur ôta son chapeau, et la gouvernante reconnut, à son œil louche, Cornebille. Alors, elle poussa un grand cri et entraîna Jacquette, que le chevalier suivit, tandis qu'on entendait ricaner le sorcier. Jusqu'au château, en remontant à travers les jardins, ils parlèrent de cet homme étrange, dont Mlle de Quinsonas n'osait pas dire ce qu'elle savait.
Dieutegard regardait les bassins allongés dans la verdure, où pleuraient les saules au feuillage tremblant. Il avait beaucoup aimé marcher le soir sur les pelouses, son petit livre à la main, ou bien laisser endormir sa pensée, au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant les marches, sous le sombre parasol du pin d'Italie, son cœur se serra davantage encore, parce qu'il avait souvent vu la silhouette de Ninon se découper là contre le ciel. Et il ne la verrait plus jamais, puisqu'il ne lui restait guère que le temps de surveiller son bagage avant le souper.
Dans les moments où l'on n'est plus séparé d'un terme fatal que par une heure rapide, il arrive souvent que l'on prenne tout à coup des résolutions insoupçonnées.