Pendant que le chevalier gravissait ces marches, à l'instant précis où son œil se fixait sur la petite queue pointue d'un des satyres du vase de marbre, il résolut d'avoir une entrevue avec Ninon, coûte que coûte.

Et aussitôt arrivé au château, il s'informa de l'endroit où se trouvait la marquise. On lui répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantôt deux heures, mais qu'elle était très fatiguée de la nuit passée près de M. de Châteaubedeau et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur une chaise longue. Dieutegard eût fui au bout du monde, en temps ordinaire, plutôt que de risquer de troubler la marquise en pareille circonstance; mais il obéissait à une puissance supérieure; il lui semblait maintenant que la petite queue pointue du satyre le piquait aux reins, comme un dard; et il allait malgré lui en avant.

Il connaissait le chemin de la chambre de Ninon par les confidences de Châteaubedeau. Il entra, comme lui, par le cabinet de toilette, reconnut la tenture de Jouy, la chaise, les petits pots de porcelaine. Mais il ne s'arrêta pas; il allait très vite à son but. Il frappa à la porte de la chambre à coucher et contint son cœur avec sa main. On ne lui répondit point. Il tourna le bouton et entra. Une glace lui offrit son image; il recula, car il ne se reconnaissait pas; mais, s'étant rassuré, il avança.


Maudite petite queue pointue de satyre sculptée en bas-relief sur le vase de marbre, qu'êtes-vous? N'êtes-vous qu'un objet avec quoi le hasard se plaît à jouer, ou bien l'artiste qui vous apointucha de son joyeux ciseau a-t-il laissé en vous une étincelle du feu divin que tout homme libre qui crée, porte et répand? De quel venin avez-vous piqué notre pauvre chevalier? Ce jeune homme n'était que malheureux de la grande douleur de son cœur, mais la suavité de sa peine, j'en suis sûr, lui eût été comme un baume au parfum doux, et il se fût endormi bien des soirs, même en l'exil qui l'attend, en souriant à des souvenirs purs et reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle qui arracha à jamais la paix de son corps et de son esprit.


Ninon s'était en effet sentie très fatiguée, ce qui est bien naturel à la suite des événements nombreux auxquels nous l'avons vue prendre part en aussi peu de temps. Et elle avait été se jeter sur son lit, tout habillée probablement, comme l'attestaient sa jupe et son corsage tombés sur la descente de lit, en désordre, et arrachés dans cette impatience de bien-être que le corps réclame à l'approche du sommeil. Ninon dormait profondément, la tête tournée vers la muraille, l'épaule et le bras nus, et une main, une jolie main ballante, agitée par cette portion de l'âme qui en nous ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle veillait alors à ce qu'une vilaine mouche n'incommodât point Ninon dans la chair superbe qui se gonfle si agréablement pour les yeux, au-dessous des reins.

Le chevalier vit cette chose-là, ainsi que le bras, l'épaule et le commencement de la pente grasse d'un sein. Ce n'était rien: il vit la pose abandonnée d'une femme qui se vautre tout à son aise!

Et il demeura bouche bée, cloué sur pieds, étonné comme un mort qui, ayant été régulièrement administré, croit s'éveiller en face de la figure de Dieu et voit le diable. Quelle qu'eût été son émotion avant de voir cela, il sentait sa poitrine battre plus fort maintenant; mais il lui semblait que c'était un autre cœur qui y battait. Et il ne se réjouissait pas, comme l'eût fait un autre; il ne se réjouissait pas; mais il ne pouvait pas s'en aller de là, ni poser les yeux sur un autre objet que celui qu'il voyait. On lui eût offert de retourner au moment d'avant qu'il entrât dans la chambre, il eût refusé. D'ailleurs, il était bien loin d'en penser si long. Son œil était stupide, ses joues écarlates, et, mû par l'instinct souverain qui gouverne toutes les créatures, il allait se jeter sur l'endroit de Ninon où la chair lui semblait le plus abondante, et le baiser ou le dévorer.

Il en fut empêché par une voix qui venait de la pièce voisine, et qu'il reconnut pour être celle de Jacquette en conversation animée avec sa fille Pomme d'Api. Mais comme il avait fait un pas, la dormeuse, au bruit, se retourna légèrement, et Dieutegard vit cette fois le fleuron du sein, couleur d'une rose thé, qui avait été sous ses yeux, le jour de son extase au bord du bassin, sans qu'il l'eût vu ce jour-là. Il se donna le prétexte de tâter, au fond de sa poche, si la clef de sa valise s'y trouvait bien; il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de s'être menti à lui-même, car il ne se souciait pas de la clef de sa valise. Mais un de ces génies qui nous entourent et que nous ne voyons pas, était le maître de la main du chevalier.