Jacquette, qui chantonnait pour endormir Pomme d'Api, ouvrit doucement la porte et surprit Dieutegard, les deux mains dans ses poches, l'œil hagard, la lèvre boudeuse, et qui fixait comme un chien à l'arrêt le derrière de la marquise de Chamarante. Elle en fut très saisie et, sans comprendre rien à ce qui se passait, jugea prudent de ne pas exposer Pomme d'Api à cette scène. Elle remporta sa fille dans sa chambre, revint, referma la porte sans que le chevalier entendît rien; puis sans plus tergiverser, d'un instinct sûr et d'un mouvement charmant, elle alla droit au lit, tira le drap, et en couvrit le corps de sa mère.

Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant de ses jours. Il n'attendit pas sa tante pour partir. Il sortit du château par la première porte, sans se retourner, sans penser même à son bagage; et il marcha longtemps, devant lui, jusqu'à ce que le soleil fût couché. Il y avait une belle rivière à sa gauche, à sa droite des collines semées de verdure et au haut desquelles des moulins agitaient leurs ailes; il croisa un carrosse, plusieurs moines, des troupeaux de moutons et de vaches, des charrettes qui allaient lentement et dont les conducteurs, dévisageant un jeune homme si bien mis, le saluaient; mais il ne vit rien, rien que l'image de Ninon vautrée sur son lit, à demi nue. La nuit tomba. Il ne savait ni où il était ni où il allait. Il continua à marcher tant que le sol de la route se distingua d'avec les ténèbres.

XVII

BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME D'API. EFFETS INATTENDUS DE LA DISPARITION DE LA VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE. SES ANGOISSES LA PORTENT À DEMANDER LES CONSEILS DU BARON DE CHEMILLÉ, TANDIS QUE TOUT S'ARRANGE DE SOI-MÊME.

«—Tu me demandes, dit Jacquette à Pomme d'Api, pourquoi le chevalier Dieutegard a disparu. Oui ou non, est-ce que cet événement est situé entre la création du monde et Noé? Je t'ai défendu, il me semble, de m'interroger plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au sacrifice d'Abraham, mais c'est tout ce que je puis faire pour toi… Alors tu insistes? En vérité, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y a plus de poupées! «—Mais, me dis-tu, c'est une affaire qui a encore une fois bouleversé le château! On a été chercher le chevalier aux lanternes dans le parc; on a vidé les bassins, où il aurait pu se noyer; on a parcouru tous les greniers, on est descendu dans les caves, parce qu'on avait peur qu'il ne se fût pendu; enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en aller… Et je pourrais, toute poupée que je suis, ne pas m'intéresser à ce mystère?» Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me fait pas prendre des vessies pour des lanternes: ce qui t'intéresse dans tout cela, c'est que tu sais que je sais quelque chose que je n'ai pas dit.»

Tel était le sujet de conversation entre Jacquette et sa fille depuis le départ de Dieutegard. Jacquette aurait payé cher pour que Pomme d'Api lui posât réellement une question de plus, car elle soupçonnait la poupée d'avoir ouvert un œil au moment où elle poussait la porte communiquant avec la chambre de la marquise, et elle eût voulu que Pomme d'Api lui demandât: «Alors vous croyez que c'est pour cela que le chevalier s'est sauvé et qu'on n'a plus entendu parler de lui?» En discutant avec Pomme d'Api, peut-être se fût-elle éclairée elle-même sur ce qu'était cela. Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette question-là de Pomme d'Api, malgré tout le désir qu'elle en avait, et ceci, uniquement parce qu'elle avait déjà un grand respect de la pudeur de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant vis-à-vis de Pomme d'Api d'avoir un secret et de le garder. Il lui en coûtait beaucoup, à la pauvre petite, de garder un secret; mais elle ne le livrait à personne autre non plus, parce que la marquise se trouvait mêlée à cette affaire et d'une façon bien délicate; or Jacquette avait aussi un grand respect de la pudeur de sa mère.

Il en résulta qu'on ne sut jamais pourquoi Dieutegard avait fui. Quelques-uns le soupçonnaient de s'être seulement caché pour ne point partir avec sa tante, et pensaient qu'il se montrerait, un jour ou l'autre, au château. Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme de Matefelon n'avait point de nouvelles de lui, bien qu'elle eût fait battre le pays à sa recherche. On parla beaucoup de cette disparition pendant quelque temps. Le marquis, plutôt optimiste de nature, prétendait que le chevalier, lassé de vivre dans le giron des femmes, avait été prendre du service à l'armée. La marquise ne disait pas grand'chose de plus que «Ce pauvre chevalier!… ce pauvre chevalier!…» Elle pensait bien que le chevalier avait pu éprouver par elle un grand chagrin, mais elle chassait vite cette pensée, parce qu'elle lui était pénible. L'avis de Mme de Châteaubedeau était que ce jeune garçon avait dû poursuivre quelque fille de campagne, et que là où il l'avait poursuivie, il demeurait, parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle de Quinsonas rappelait qu'elle avait vu le chevalier pleurer au bord de l'eau. Jacquette ne disait rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des deux jeunes femmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, parce que ces deux petites bêtes, rendues tout à fait stupides par la manie de se becquotter dans les coins, ne sauraient rien penser qui vaille. Leurs maris sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,—que je vous le dise en passant,—je ne vous parle pas souvent de ces personnages-là. Ne vous étonnez pas que je les emploie cependant: c'est que partout où l'on va, on rencontre de ces espèces d'êtres qui ne comptent que par leur présence physique. Je ne veux pas trop m'éloigner de la vraisemblance. Par contre, je vous citerai encore l'opinion de M. le baron de Chemillé: il disait que le chevalier Dieutegard était marqué au front d'un signe tragique, et il aimait à rappeler à propos de lui les paroles qu'il avait prononcées lors de l'érection du petit Amour de François Gillet. Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il parlait de Dieutegard.

On se distrayait par les soins que l'on donnait à Châteaubedeau, le page emmailloté. Ninon l'avait installé dans une jolie chambre d'où la vue s'étendait sur le parc et, au delà, sur les belles prairies qu'arrosent la Loire et la Vienne, mêlées tout près de là. Ces dames se réunissaient dans cette chambre pour causer, jouer, goûter, travailler à l'aiguille. On coiffait le page avec de petits bonnets, on le pansait, on lui changeait sa chemise, on lui donnait à boire des tisanes. Il payait ces soins avec des propos d'un cynisme éhonté qui amusaient énormément les jeunes femmes et dont sa mère seule le grondait, en profitant de l'occasion pour s'éloigner, les jours où Chourie n'allait pas à la chasse.

Ninon était la plus assidue auprès de Châteaubedeau, et elle ne savait pas au juste ce qu'elle éprouvait pour lui. Elle avait, très sincèrement, jugé sa conduite odieuse dans la pharmacie, et elle avait quelque temps conservé contre lui un courroux secret qui s'atténuait de jour en jour, à force de vivre avec l'idée que ce gamin avait abusé d'elle.

Il est bien rare qu'une femme ne pardonne pas un attentat peu ou prou du cousinage de celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs au milieu de ses soins charitables. Il se loge aussi, facilement, un peu de tendresse entre un malade et la femme qui le panse, le fait manger, boire, le voit dormir, le voit tout nu, se laisse faire presque, par lui, on peut le dire, pipi dans la main.