Voilà donc où en est notre infortunée gouvernante. Que va-t-elle faire?

Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller à quelque chose de mauvais, ou qui vous doit causer de graves ennuis, on va demander conseil à quelqu'un dont on connaît à peu près exactement l'avis par avance, et qui vous engagera à vous abstenir de l'action répréhensible ou dangereuse. On sort de chez cette personne en se disant: «Cette personne a certainement raison.» On fait quatre pas en admirant comme elle pense conformément aux principes selon lesquels nous avons été élevés, puis au cinquième pas on se dit: «Mais, tout de même, je serais curieux de savoir ce que ferait cette personne si elle se trouvait exactement dans mon cas.» Ce qu'elle ferait? Mais, elle viendrait vous demander conseil.

Mlle de Quinsonas se fût adressée à Mme de Matefelon, si la vieille se fût trouvée là; cela va sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout aussi bien, à M. l'abbé Pucelle, son confesseur. Je n'affirmerais pas qu'elle ne lui parla pas de ses embarras; mais si je la mène à confesse, le moyen, s'il vous plaît, d'avoir l'air de connaître la réponse du vénérable ecclésiastique, puisqu'aucun prêtre n'a jamais trahi le secret de la confession? Que diriez-vous de conduire la gouvernante chez le baron de Chemillé? Il y a quelque temps que nous n'avons vu ce bonhomme, et je me suis engagé, il me semble, à vous mener une fois chez lui. Pourquoi Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu l'idée de consulter, dans la détresse, un philosophe, malgré que la tournure d'esprit de celui-ci fût tenue pour paradoxale?

Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger le baron de Chemillé, parce qu'elle se promit, en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis, qui étaient au rebours du sens commun. Elle prit Jacquette par la main, et toutes deux s'engagèrent dans un sentier conduisant, en raccourci, à Montsoreau, où le baron habitait. Elles sonnèrent à sa petite maison. Le portail était ombragé par un tilleul, et les fenêtres du rez-de-chaussée garnies de glycine. Une très jolie soubrette les introduisit dans la bibliothèque de M. de Chemillé. Une odeur de poussière et de tabac y était répandue, bien que les deux fenêtres fussent ouvertes sur un jardinet fleuri des roses de l'arrière-saison.

M. de Chemillé leva ses besicles et fit fête à ses visiteuses. Il donna aussitôt des livres d'images à Jacquette, et ayant compris que Mlle de Quinsonas avait quelque chose de confidentiel à lui dire, il lui fit signe qu'il l'écoutait.

Mlle de Quinsonas ne se défendit point d'être un tantinet intimidée; aussi, comme elle avait l'intention de débuter par l'aveu de son intrigue avec le marquis, elle parla de tout autre chose et raconta le phénomène de la statuette restaurée.

«—Ne vous émerveillez point, dit le baron, que ce marbre ait été restauré, même par l'effet d'un miracle; car cette image—que je ne cesse d'admirer, pour ma part,—est le symbole d'une force vive, éternelle sans doute, et qui prévaudra contre tous les petits coups de marteau de l'honorable Mme de Matefelon et les vôtres, ma belle enfant. Je prise tant l'œuvre de M. François Gillet, que je me refuse à y voir un marbre périssable! Non! Vraiment, c'est une divine substance qui s'élève au milieu de ce bassin; et vous me viendriez raconter demain que vous avez vu le Cupidon se mouvoir, venir à vous et vous faire frémir, mademoiselle, par un contact, non froid, mais chaud, que je n'en serais pas le moins du monde étonné.»

Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait, et la nef arrondie de son séant tanguait et roulait dans la mer de duvet d'une grande bergère où elle était assise. De la main, elle chassait la vision de ce coquin d'Amour s'avançant vers elle, non froid, mais chaud.

«—Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez aisément la liberté dans l'amour!…»

«—La liberté! dit le baron, non point, car il est le plus farouche et le plus puissant despote; mais l'aisance dans les rapports amoureux, c'est notre revanche, mademoiselle, contre les coups de force de ce butor. Il nous terrasse: plions les reins avec élégance.»