Vous savez que la première impression qu'ont les bonnes gens en présence d'une situation est de la trouver naturelle. Marie Coquelière avait, il est vrai, été surprise de retrouver le chevalier qu'on disait perdu. Mais, le voyant vivant, elle fut un bon moment avant de se demander pourquoi il était là et ce qui l'obligeait à demeurer dans le bouge infect de Cornebille et dans la compagnie de ce sorcier. Elle se mit à pleurer quand l'idée lui vint de s'en informer. Mais le chevalier fut étonné à son tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère et n'éprouvait plus guère d'autre besoin que d'aller s'accroupir la nuit sous les fenêtres de Ninon.
XIX
VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE D'ÉVÉNEMENTS! ON VOUS TRANSPORTE AU GYNÉCÉE OU APPARTEMENT RÉSERVÉ DE CES DEMOISELLES, ET VOUS Y ÊTES TÉMOINS D'UN ENCHAÎNEMENT DE FAITS QUI NOUS AMÈNE À UNE CONCLUSION MORALE, UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT NINON EN LEVANT LES DEUX JAMBES À LA FOIS.
Marie Coquelière fut bien plus troublée, une fois revenue au château, que lorsqu'elle reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille. Elle ne parlait jamais de ses entrevues avec le sorcier, parce que celui-ci inspirait l'épouvante, et ce secret lui était si dur à porter qu'elle en avait maigri de treize livres depuis que cela durait, et que sa figure, auparavant prospère, se plaquait de teintes jaunâtres. Mais ne pas dire qu'elle avait vu le chevalier lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle était au lit, au milieu de ses étouffements, elle rendit cette nouvelle et respira enfin.
On la crut folle personne n'ajouta foi à ses sornettes. Cependant l'idée était si cocasse du chevalier Dieutegard croupissant par amour dans la vermine avec l'horrible sorcier Cornebille, que l'on s'en empara comme d'une légende tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment des plaisanteries.
Une nuit même, que Châteaubedeau et la marquise roucoulaient, la fenêtre ouverte, le page se plut à renverser le vase de nuit au pied de la muraille, par dérision, en disant hautement qu'il compissait le Sorcier et le Chevalier des contes de Marie Coquelière. Mais Ninon, ayant penché la tête à ce moment, crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle pâlit aussitôt et se trouva mal. Pendant le reste de la nuit elle crut à la vérité de la légende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses de son esprit.
La légende avait pénétré dans le gynécée, où il faut vous mener, à présent que les maçons en sont partis.
Si parfaits qu'eussent été leurs travaux, vous voyez donc qu'ils laissaient transpercer quelques bruits du dehors. A la vérité, Marie Coquelière, en qualité d'ancienne nourrice, y jouissait d'un droit de passage. C'était elle qui apportait le petit déjeuner du matin et servait les autres repas. Hormis elle, le marquis et la marquise seuls, ainsi que le vénérable abbé Pucelle, devaient, à jours et heures déterminés, franchir la petite porte conduisant aux appartements réservés de Jacquette, et de Mlle de Quinsonas.
De toutes les personnes de la maison, Mlle de Quinsonas était l'unique qui osât ne point traiter de balivernes les histoires de Marie Coquelière. C'est qu'elle se souvenait de la rencontre de Cornebille, au petit jour, dans les allées du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux de ce lieu ainsi que de la statuette de l'Amour, ce qui, effectivement, pouvait être le fait d'une grande passion. Et Jacquette s'était beaucoup enflammée sur l'aventure, à cause de ce qu'elle contenait de romanesque, ce qui ne lui semblait pas opposé au caractère de son ancien ami le chevalier Dieutegard. Et elle disait à Pomme d'Api:
«Tu me demandes, ma chère Pomme d'Api, de te raconter l'histoire du chevalier Dieutegard. Je n'y vois pas d'inconvénient, parce que tu n'es pas, toi, sur le point de faire ta première communion; mais, quand tu en seras là, je te préviens que je te renfermerai dans une boîte et sous clef. Voilà: ce jeune homme était tombé amoureux de maman. Quand un jeune homme est amoureux,—à moins que ce ne soit d'une jeune fille à marier,—il est convenable qu'il se tienne caché parce qu'il lui devient impossible de chausser ses culottes. C'est comme cela. Voilà pourquoi tous nos galants s'enferment; voilà pourquoi on ne doit pas regarder la statuette de marbre qui est au milieu du bassin: le petit coquin est tout nu, et c'est l'Amour lui-même. Or, Dieutegard ayant reconnu son état, un jour, dans la chambre de maman, s'est sauvé, et depuis ce temps-là il se cache. C'est un jeune homme très comme il faut. Là-dessus, comme sur tout le reste, chacun bâtit des histoires; mais ce n'est pas la peine que tu ailles te monter la tête à ton tour. Je sais à quoi m'en tenir.»