Cornebille habitait à présent une toute petite cabane, dissimulée sous les saules, non loin de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. Sa femme avait dû s'engager comme servante depuis le malheur qui avait chassé du château le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes s'étaient loués dans les fermes. Lui seul demeurait là, vis-à-vis les pignons de Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il, par un sort qu'on lui avait jeté et qui le faisait tomber du haut mal s'il touchait seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait de rapines. Sa personne déguenillée inspirait l'inquiétude et la pitié; quant à son toit, il était sordide.
Ce fut là, par une suite de circonstances tenant tant du hasard que de l'état d'esprit du chevalier, que celui-ci échoua et vint achever de briser son frêle cœur.
Certes, c'est un assemblage disparate que celui de ces deux hommes, Cornebille et le chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui jamais eût songé à les réunir? Celui-là même qui a créé le cœur de l'homme plein de mystère, y avait songé. Car vous savez déjà que l'amour d'une même femme avait pénétré l'âme et le sang de Cornebille et du chevalier.
Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis le jour néfaste où le corps de la marquise lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre, au travers des arbustes dégarnis par l'automne; et le fait d'avoir été chassé du château n'avait été qu'un médiocre épisode au prix de la terrible perturbation apportée dans sa cervelle par un regard indiscret. Tel était le sort qu'on lui avait jeté. Ses forces et son courage étaient à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa famille, et lui-même végétait d'une vie quasi-animale, ne retrouvant de cœur que la nuit, pour pénétrer clandestinement dans le parc de Fontevrault, se faufiler au long des allées du labyrinthe et rendre son culte à l'Amour qui l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de ses bras et baisé, un jour.
Dieutegard découvrit le secret qui rongeait Cornebille, et il n'en fut pas jaloux, contrairement à ce qui arrive ordinairement en pareil cas. C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait jamais qu'à souffrir d'une passion si disproportionnée et qu'il ne serait jamais un rival pour lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau, parce qu'il ne lui semblait pas possible que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé, lui.
Mais lorsque Cornebille connut l'amour de Dieutegard, il eut envie de fondre sur lui à coups de pieds et à coups de poings et de le jeter, bien meurtri, dans la Loire. Cependant il se contint et ne laissa jamais rien paraître de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son œil brillait comme celui d'un loup, lorsqu'il regardait le chevalier; tantôt c'étaient des cajoleries maternelles, car il espérait sans doute tirer parti de lui.
D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus que Dieutegard; et toutes les fois qu'il entendait le nom de l'amant heureux de la marquise, Cornebille étranglait quelque chose: une ombre, une vision, entre ses doigts noueux.
Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. Les chiens le connaissaient de longtemps et venaient lui lécher les mains. Ils firent bon accueil à Dieutegard.
Cornebille et le chevalier allaient non seulement au bassin, mais, par les nuits noires, ils s'approchaient du château, le plus près possible. Ils ne voyaient absolument rien. Mais ils savaient où étaient placées les fenêtres de Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, sans parler et sans souffler, heureux d'être moins éloignés d'elle, jusqu'aux premières lueurs du jour.
Dieutegard apprit aussi que Cornebille voyait l'ancienne nourrice, Marie Coquelière, femme crédule qu'il avait domptée par la peur, grâce à sa renommée de sorcier. Elle s'aventurait à certains jours jusqu'au bord de la rivière, et Cornebille, surgissant là comme par, enchantement, lui tirait mille détails concernant Ninon. Elle vint, un jour de pluie, jusqu'à la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se crut morte ou le prit pour un revenant. Puis, ayant recouvré ses sens, elle se mit à pleurer. Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire qu'elle avait grande pitié de l'état dans lequel elle le rencontrait. Il l'interrogea sur l'opinion que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était que Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps déjà on avait cessé de prononcer son nom. Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau. Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de Quinsonas, en attendant sa communion.