Tout à coup Dieutegard vit une tête d'homme roux, et il reconnut Cornebille. Mais, au lieu de concevoir l'effroi que le sorcier répandait habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur de son cœur de retrouver quelqu'un qui avait approché de près Ninon. Et au lieu de l'éviter, il alla vers lui.
Cornebille n'éprouva pas à le revoir le même plaisir que lui, car il était en train de retirer ses verveux sans avoir aucun droit au privilège de la pêche. Mais le mécontentement qu'il reçut de ce chef fut mélangé à la surprise de voir le chevalier, que l'on cherchait dans tous les coins du pays. Enfin vint à l'esprit de Cornebille le souvenir d'une après-midi d'autrefois, bien marquée dans sa mémoire, à savoir celle où le chevalier descendit au fond du parc et entra dans la petite maison du jardinier pour lui signifier le congé de la marquise. A cause de cela, Cornebille ne lui voulait pas de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se souvenait pas de cette circonstance, parce qu'il n'avait pensé qu'à faire plaisir à Ninon, nullement à ennuyer Cornebille.
Le chevalier dit simplement:
«—Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez bien, Cornebille?»
Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il était prudent et pesait ses paroles.
Il réfléchit, tout en faisant passer dans un sac de toile le poisson qu'il avait pris, et dit au chevalier qu'il s'étonnait beaucoup de le voir là, pendant qu'on avait tant de mal à savoir où il était. Dieutegard lui demanda si les recherches duraient encore.
«—Pas plus tard que tout à l'heure, dit Cornebille, un nommé Martin est passé là, à bride abattue, en demandant M. le chevalier; même que le voilà bien arrivé au château à l'heure qu'il est, s'il court encore.»
Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, au bord de l'eau, car les paroles de Cornebille lui avaient retiré d'un coup tout le sang du corps.
Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait raconter au château l'aventure de la nuit, comment jamais—en admettant qu'il osât reparaître devant Jacquette et devant la marquise,—comment jamais faire accroire à celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle dans les bras d'une femme de campagne, nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin qu'il avait peur, mais de cela!
Et Cornebille, de son œil louche, voyait bien que le chevalier se rapetissait et tremblotait sur son caillou. Il en augura que le jeune homme avait commis quelque fredaine peu catholique et qu'il se trouverait volontiers à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de venir chez lui, sous le prétexte que le matin était frisquet. Et il pensait, par derrière la tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit pas non et le suivit.