Quand le démon qui gonfle la misérable chair de l'homme se fut écoulé de son corps, le chevalier sentit dans sa bouche un goût plus amer que s'il avait mangé des excréments; il eut des nausées et vomit. Puis il pleura abondamment et voulut retourner dans son lit. Mais Joséphine, trop fière de posséder un prince entre ses draps, ne le laissa pas s'en aller. Elle le caressa de nouveau. Il se débattait et mâchait le drap pour ne point hurler sa répugnance. Mais la femme ramena le démon sous sa rude main, et Dieutegard embrassa une seconde fois et aima jusqu'au délire ce qui lui soulevait le cœur.

Enfin les images de Ninon vinrent couvrir l'horreur de ces dégradants plaisirs; la chandelle éteinte et les narines serrées, il ne reconnaissait plus la femme de l'ivrogne de Beaufort, et il criait de volupté entre ses gros bras, croyant embrasser Ninon elle-même, quand l'ivrogne entra, plus tôt qu'on ne l'attendait.

Cet homme était de taille à briser le chevalier entre ses doigts. Par bonheur, à la vue de ce qui se passait dans son lit, cette brute, au lieu de châtier les coupables, rompit les meubles qui se trouvaient sous sa main, ce qui lui occasionna sans doute une grande fatigue, car il tomba après cela tout de son long et ronfla presque aussitôt.

Et voilà notre chevalier obligé de fuir en pleine nuit, malgré la mère Martin qui s'était levée en chemise et courait après lui, pieds nus, pareille à une vieille sorcière, et lui réclamant son dû. Mais les préoccupations de Dieutegard n'étaient point de cet ordre-là; il ne pensait qu'à l'épaisse honte dont son cœur débordait.

Il se trouva par hasard au bord de la Loire, qui jetait une lueur par endroits, comme un miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le jour.

Il pensait à tout ce qu'il avait désiré de pur et de splendide, durant plusieurs années, sous les charmilles et près des bassins du parc de Fontevrault, en lisant des poètes. En vérité, il s'était créé un monde de beauté qui depuis longtemps environnait son front et le suivait partout. Il n'avait jamais aperçu la vilaine face des choses. Il se rappelait son orgueil, lorsque enivré de poésie, il remontait les marches de marbre sous le pin parasol, vis-à-vis le vase au bas-relief de satyres; et tout lui semblait mener à un royal amour, d'une manière aussi sûre que les belles et droites allées du parc convergeaient au pied du château où vivait Ninon.

A ce moment, il osa élever son esprit vers Dieu et lui dit:

«Mon Dieu, qui passez probablement en ce moment-ci à travers les étoiles, trop haut pour m'entendre, j'éprouve cependant le besoin de vous parler. J'ai le cœur si gros, si gros, qu'il n'est pas possible que vous ne vous en aperceviez pas, même de loin. Alors prenez-moi en pitié, parce que je ne suis pas méchant et n'ai jamais eu de mauvaise intention en ce que j'ai fait. J'aime à en mourir Mme la marquise de Chamarante, la plus belle de vos créatures. Cette femme merveilleuse m'a caressé un jour au bord du bassin, et j'ai été trop ému pour faire comme cela, à l'improviste, ce que vous avez décidé de toute éternité qu'un homme doit faire en pareil cas pour plaire aux femmes. Et je crois que Ninon ne me l'a pas pardonné. A côté de cela, il y a Châteaubedeau qui n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie jusque-là avec la marquise, sans l'aimer, je le sais. Lui est là-bas, au château; et moi je couche dehors, comme vous voyez, au bord de la Loire. Et il m'est arrivé des choses abominables! Voilà tout; je tenais seulement à vous prévenir… Maintenant vous savez, mon Dieu, combien je suis un admirateur fervent de tout ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai animé pour vous d'un invincible amour et d'une respectueuse terreur.»

Dieutegard n'avait pas du tout espoir en l'efficacité de sa prière; mais il la faisait cependant, comme feront toujours la plupart des hommes jusque dans les temps les plus avancés. Il se releva aussitôt après et vit l'aube qui répandait la rosée sur les collines de Chinon. Le frais et charmant début du jour donne de l'espérance à l'homme le plus découragé; aussi le chevalier sentit le jeune soleil animer ses jambes et partit, suivant au bord de l'eau le chemin de halage. Il ne souhaitait plus guère autre chose, dans le domaine du possible, que de voir, par-dessus les arbres, le sommet du gros colombier de Fontevrault.

La pureté du matin lui permit de penser à Ninon comme autrefois. Ce fut peut-être aussi la bonté de Dieu qui lui accorda ces quelques minutes exquises, durant lesquelles il fit beaucoup de chemin. Les oiseaux chantaient, les troupeaux descendaient dans les prairies, les poissons de la Loire montaient baiser à la surface de l'eau la lumière du jour, et le chevalier encadrait l'image de sa bien-aimée dans les ondes qu'ils laissaient sur l'eau paresseuse.