Franchement, c'était bien dommage qu'une âme si délicate et qu'une si tendre jeunesse de corps fussent réduites à embrasser des fantômes. Une femme en eût reçu tant d'agrément!

Comme il n'avait aucune occupation, la longueur des journées favorisait son malheureux penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon rendait ceux-ci plus aigus. Il commençait à sentir les effets de l'affreux poison de l'absence, qui pénètre le sang et la moelle petit à petit et, au bout de peu de temps, vous ronge la chair et les os. Il écrivait les initiales de Ninon sur l'écorce des arbres, ou sur la terre, en la labourant de son pied; il les imprima aussi sur son linge de corps, en lettres de sang, grâce à une piqûre qu'il se fit à la main avec une longue épine. Et, toutes les fois qu'il traçait une de ces lettres, il s'arrêtait dans sa besogne, les yeux intimidés, les gestes gauches, gêné dans toute sa personne comme par l'arrivée d'un être étranger, qui se blottissait contre son ventre. Il se roulait par terre, agité d'une ivresse sombre et farouche, dont il ne savait s'il devait souhaiter la prolongation ou la fin.

Des petits porcs, qui erraient en liberté dans la cour de la mère Martin, ou galopaient en grognant, l'approchaient et le touchaient quelquefois de leur groin dégoûtant, et lui, qui d'ordinaire eût fui ces vilaines bêtes, ne faisait pas un mouvement pour les éloigner, car il se croyait voué aux persécutions immondes. Quand sa folie le prenait, il attendait les porcs; le seul aspect des porcs provoquait aussi sa folie. Peu à peu ces cochons se lièrent aux représentations qu'il se faisait du corps de Ninon, et la colère, l'horreur et le dégoût qu'il éprouvait de ce mélange aggravaient son enivrement.

Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonçaient dans des puits aux margelles grisâtres. La mère Martin lui disait de prendre garde et qu'il se pourrait bien qu'il couvât une maladie.

Enfin, le quatrième jour, la bru revint de la foire de Beaufort, conduisant elle-même une charrette où il y avait six veaux. C'était une forte femme, jeune, sentant l'ail et portant sous sa cotte un sac d'écus de la grosseur d'un jambon, qui lui frappait les cuisses, alternativement, quand elle marchait ou tirait les veaux par la corde pour les faire entrer dans l'étable. Ce fut un divertissement. Il fallut lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui lui parut extraordinaire et peu croyable. Elle n'ajoutait point foi à la vérité, mais croyait Dieutegard, à son habit et à son air distingué, un prince, pour le moins un bâtard du roi. Elle dit qu'elle avait laissé son homme saoûl, à Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement pas avant vingt-quatre heures.

Le chevalier alla se coucher après souper et s'endormit plus aisément qu'à l'ordinaire, parce que la bru de la mère Martin, ou Joséphine, l'avait amusé un peu avec ses veaux, son sac d'écus, son incrédulité, sa crédulité et son mari ivre-mort.

Mais, vers le milieu de la nuit, ses rêves habituels, dont la turpitude augmentait sans cesse, vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il voyait la pauvre petite Jacquette dans un rôle odieux, juste contraire à celui qu'elle avait joué, qui venait le chercher pour le mener dans la chambre de sa mère et qui, au lieu d'abriter chastement le corps de celle-ci comme elle l'avait fait, relevait le drap entièrement et dévoilait au chevalier haletant tous les retraits d'une chair admirable devenue par l'horrible circonstance une source d'impudicité.

Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accès de fièvre que la luxure lui causait, l'infortuné chevalier vit contre le lit voisin une femme très grasse qui s'épuçait à la lueur fumeuse de la chandelle. Était-il complètement éveillé? ce n'est pas certain. Il saute à bas du lit, saisit à bras-le-corps Joséphine qui pousse un cri, lâche la lumière, puis se laisse rouler sur le lit et sur le corps éperdu du chevalier.

De toutes les causes de tristesse que nous offre le spectacle du monde, je crois bien qu'une des plus détestables est l'appétit bestial qui, par la permission d'un dieu cruel, envahit parfois de préférence une âme et un corps délicats. J'ai tant de pitié de mon pauvre chevalier que je voudrais ne pas m'étendre sur une épreuve à ce point odieuse. Vous rappelez-vous la suavité de ses impressions et de ses sentiments, au bord du bassin de l'Amour, alors que les caresses de Ninon, sans atteindre ses sens, faisaient déborder les parfums dont son jeune cœur était plein? Ne semblait-il pas créé pour goûter ce que l'amour a de délicieux? Et le voilà sur ce lit, tenant la place d'un ivrogne, contre une créature aussi éloignée de son noble sang que l'eût été la génisse que l'on entend beugler dans l'étable. Cette maritorne mal odorante et souillée de vermine, il la presse de ses fines mains; cette croupe difforme et bleuie par le choc des écus, il la baise de ses lèvres; devant un corps qu'il n'a jamais désiré ni vu même, il s'agenouille, il l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu'à cette région céleste où l'illusion que l'on se confond en la matière universelle ou bien en Dieu, nous fait hoqueter et défaillir d'extase. Mais le pauvre petit, las d'embrasser d'idéales ombres, palpe enfin quelque chose de réel. Mystère profond! Défaite du rêve! Abdication de la splendeur des créations de l'esprit en faveur du plus abject morceau de viande, mais vivant!

De ce que cette femme éprouva, vous pensez bien que je ne vais pas vous entretenir: cela lui est bien égal!