Quand Dieutegard se fut bien restauré, il eut une pensée joyeuse, et se dit que s'il rentrait en ce moment-ci tout bonnement au château, il y serait probablement fort bien accueilli de tout le monde, et qu'il était superflu de faire tant d'affaires pour ce qui lui était arrivé. Mais cette pensée lui venait tout droit du vin de Bourgueil qu'il avait bu et qui est la plus divine liqueur que l'homme puisse goûter. L'ivresse que ce vin contient et communique ne dure qu'un moment, ce qui est déjà très bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier demanda alors à son hôtesse comment elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans le pays la mère Martin et que son fils et sa bru étaient pour le moment à la foire de Beaufort, qui se tient pendant cinq jours. Après quoi, Dieutegard fut sur le point de raconter toute son histoire à la mère Martin. Par bonheur, il songea à temps qu'il ne fallait pas compromettre la marquise. Il raconta néanmoins son histoire, mais en changeant les noms et les lieux et en omettant, bien entendu, tous les détails qui eussent pu être désavantageux pour lui. La mère Martin l'écoutait avec admiration et disait de temps en temps en joignant les mains: «Mon Dieu! faut-il; mon Dieu! faut-il avoir tant de malheur quand on est si riche et qu'on a une figure si avenante!»

Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard entendit le galop d'un cheval, et alla voir à la fenêtre. Il pâlit tout à coup, et, pinçant la manche de la mère Martin, il lui promit une grosse somme d'argent si elle ne parlait pas de lui à l'homme qui montait ce cheval. Puis il alla se blottir dans le cellier.

L'homme était le bon Fleury. Il parcourait le pays, tant par ordre du marquis que de Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier disparu.

Il mit pied à terre et demanda à la mère Martin si elle n'avait pas vu un jeune gentilhomme.

«—Non, dit la mère Martin; mais quel gentilhomme cherchez-vous donc?»

Et elle offrit un verre de vin à Fleury, qui accepta et raconta tout ce qu'il savait du chevalier Dieutegard, de la marquise de Chamarante, de Châteaubedeau et du reste. De sorte que la vieille n'eut qu'à répartir les vrais noms selon leur place, pour connaître l'aventure de son pensionnaire. Celui-ci, qui entendait tout, pestait très fort dans son cellier, et, sachant d'ailleurs que sa grand'tante se courrouçait aisément, il s'imaginait qu'elle ne lui pardonnerait pas de l'avoir ainsi abandonnée, au moment où elle quittait Fontevrault dans des circonstances aussi désobligeantes pour son amour-propre. Enfin il s'estima heureux que la mère Martin ne l'eût point trahi, et, quand Fleury eut tourné les talons, il la remercia et lui promit autant d'argent pour avoir été discrète qu'il lui en avait promis pour qu'elle le fût.

De cette heure-là, Dieutegard n'osa plus sortir. Il se montait la tête sous mille prétextes; il croyait aussi qu'au château, Jacquette avait raconté la scène de la chambre de Ninon et que celle-ci le faisait rechercher afin de lui infliger une humiliation exemplaire.

Le pauvre garçon n'était cependant point lâche; il eût affronté de grands périls; mais le terrible amour l'avait jeté dans une situation honteuse, où toute fierté se dissout. Réfléchissez à ceci, je vous prie, que si ce jeune homme s'était précipité sur le corps de la marquise et l'eût violé comme un soudard, il n'eût pas éprouvé de honte du tout, et au contraire se fût taillé une belle renommée aux yeux des autres et même aux siens. Car l'amour ne sourit qu'allié à l'audace et à l'irrespect. Celui qui fléchit le genou devant l'objet des désirs de son cœur s'engage à souffrir les plus nobles douleurs, certes, mais les pires.

Le chevalier faisait de bons repas chez la mère Martin, et couchait dans une chambre assez propre où il y avait deux lits: l'un pour le fils Martin et sa femme, encore à la foire de Beaufort, l'autre pour les hôtes de passage. Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs ou sur les rideaux d'indienne, sur n'importe quoi; et, loin qu'il s'accoutumât à cette image, il en était troublé davantage.

A l'heure où la nuit barbouille les murailles, quand les petits crapauds tapent sur leur enclume dans les champs, et que la lune, marchande d'images, nous donne à choisir entre mille esquisses fantasques, le corps de Ninon sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier se dressait sur son séant pour l'étreindre. Si cette belle masse de chair était en retard, il l'appelait en fermant les yeux et disant: «Viens, chère épaule, cher sein», etc., car il nommait chaque partie par son nom. Mais, chose étrange, quand il nommait quelque endroit de cette chair bien-aimée, il ne prononçait pas le nom de Ninon; il s'en apercevait bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le comblait d'un ravissement incomparable. Il lui paraissait sacrilège de mêler ce nom à sa débauche imaginaire.