Alors il se représenta en esprit, Rochecotte, qui était un beau château, assurément, sur le bord de la Loire, comme celui de Fontevrault, mais où Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le pauvre petit: un château superbe où Ninon ne viendrait jamais. Et à aucun moment de sa vie il n'avait pensé quelque chose qui lui eût fait plus de mal. Les pelouses, les terrasses, les charmilles, où Ninon ne viendrait jamais; le son de la cloche au porche d'entrée, le ramage des oiseaux, l'aboiement des chiens, que Ninon n'entendrait jamais!… chaque nuit que l'on verrait tomber avec la certitude que Ninon n'apparaîtrait pas!… chaque journée de soleil, chaque sourire du ciel qui semblerait si vain, n'étant pas fait pour elle!…
Voilà comment Dieutegard n'alla pas jusqu'à Chinon, ne loua pas de cheval et ne se trouva pas à Rochecotte au moment de l'arrivée de Mme de Matefelon, ce dont celle-ci eut une surprise très vive et désagréable.
C'était une excellente femme, qui aimait beaucoup son neveu; mais vous n'attendez pas de moi que je vous tienne au courant de ses angoisses. Que voulez-vous? on ne peut s'occuper de tout le monde. Peut-être, le hasard aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles! J'avoue que la vieille dame m'est plus sympathique depuis que je ne la vois plus bourdonner comme une mouche autour de ma table à écrire. Mais nous sommes d'implacables bêtes, et quel que soit le respect que nous professions pour les vieillards, nous ne donnons notre cœur qu'au sang qui bout, qu'à la fleur qui s'épanouit, qu'à ce qui s'élève vers la plénitude de la vie; et tout ce qui penche la tête, et tout ce qui se flétrit, et tout ce qui est sur le revers de la colline, environné par nous de soins hypocrites, ne reçoit à aucun instant la flamme vive de notre attention.
Dieutegard suivit la voiture du roulier qui le ramenait vers Fontevrault. Tout seul il n'eût peut-être pas eu la triste audace de retourner aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les sacs de blé de sa lâcheté amoureuse; il se laissait traîner par ce brutal chariot. Le chariot ayant passé la rivière au premier bac, il la passa avec lui; il marchait dans le voisinage du roulier et il répondait au bavardage grossier de cet homme avec cette condescendance que nous avons pour le cocher qui nous mène à un rendez-vous heureux.
Cependant, ayant abordé l'autre rive, le roulier prit un méchant chemin qui descendait vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une grande indécision sur le parti qu'il allait adopter. Car il se plaisait à s'imaginer qu'un décret de la Providence avait fait passer cette voiture pour l'engager à revenir vers Fontevrault; mais du moment que la voiture s'éloignait de Fontevrault, il cessait de croire au décret de la Providence. En outre, il ne voulait pas, vis-à-vis du roulier, avoir l'air d'un jeune homme qui ne sait pas où il va; or, comme trois chemins s'ouvraient précisément, en patte de canard, à l'endroit du bac, il eût été curieux, pour le moins, que son chemin fût juste celui du roulier. Il dit donc très haut à l'homme: «—Ah! vous allez par là, vous? moi, non.» Et il s'élança résolument à côté, en jetant un dernier coup d'œil aux images qui lui semblaient peintes sur les sacs de blé.
Alors il s'aperçut que ces images avançaient maintenant devant lui sur sa nouvelle route: le dos de Ninon prolongé en deux parties gonflées, son épaule, un sein, puis la fleur de ce sein tout à coup.
Et il s'arrêta pour les voir plus à l'aise; il s'assit même. D'une main il faisait signe à Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite, mue par un ressort secret, ouvrait invariablement la porte, allait déposer sa poupée, revenait et rabattait le drap d'une main résolue. Il est vrai que c'était toujours à recommencer. Bientôt ce jeu l'énerva. Il dardait en face de lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant un troupeau de dindons, et il se sentait attiré vers cette créature au cotillon ignoble qu'il eût volontiers retroussé. Mais celle-ci s'étant moquée de lui, un flot de larmes emplit sa poitrine et il se jeta sur le bord du fossé en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se passait en lui, mais c'était son cœur qui lui faisait mal; son cœur, c'est-à-dire son grand amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer Ninon comme quelque chose de magnifique, de saint, d'auguste, de plus beau que tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme un bon Dieu charmant. Et cet amour semblait perdu et remplacé par quelque chose qu'une gardeuse de dindons eût été presque aussi apte à satisfaire que la marquise de Chamarante!
Dieutegard n'avait plus de goût pour rien. Il resta longtemps où il était. Le soleil n'avait plus l'air d'avancer; les heures étaient interminables. Heureusement pour le pauvre chevalier, il eut faim, car autrement il avait chance de se laisser abêtir tout à fait, ce qui est à craindre quand l'amour vous a touché de cette façon-là. Mais grâce au besoin de manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva et se retrouva plein d'énergie et de volonté, au moins pour un but déterminé: déjeuner.
Dans ce pays-là c'est bien facile, car les maisons ne sont pas rares, ni, dans les maisons, les poulets, les fromages exquis, le beurre frais, le vin blanc ou le rouge, aussi délicieux l'un que l'autre, voire même l'aménité chez les gens.
Vous pensez que le chevalier, qui était fort bien mis, et dont l'air était si distingué, trouva crédit sans grande peine. Et il mangea bien, malgré son malheur. C'était de son âge. Oui, oui, il mangea bien et but de même. La bonne femme qui le servait le regardait avec le paradis dans les yeux, tant elle était contente de voir un si gentil monsieur faire honneur à sa cuisine. Elle tenait ses deux poings appuyés sur les hanches et racontait qu'elle aussi avait un joli gars, mais non si blanc, ni si mignon que lui.