«—Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il ne se fait presque rien d'efficace en ce monde, qui ne soit le fruit d'une opinion téméraire.»
En rentrant au château, Mlle de Quinsonas et Jacquette virent une personne noire qui se promenait de long en large sur le perron avec la marquise. Et elles reconnurent le vénérable curé de Montsoreau, l'abbé Pucelle.
M. l'abbé Pucelle était venu demander à Mme la marquise si elle entendait faire préparer Jacquette à la première communion, car elle courait sur ses dix ans.—Comme le temps passe!—Ninon répondit que telle était en effet son intention, et M. le curé lui donna quelques avis touchant la manière de vivre qu'il lui semblait décent d'adopter pour Jacquette pendant les deux années qui la séparaient du grand jour. Il conseilla de ne lui laisser voir le monde que le moins possible et de l'entourer d'exemples édifiants. Ninon, qui était très contrariée de se livrer au péché si près de sa fille, trouva que le curé disait des choses justes et décida de cloîtrer Jacquette et sa gouvernante dans les anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se trouvaient pour ainsi dire isolés. On les prépara donc de façon que Jacquette et sa gouvernante y pussent demeurer à l'abri du va-et-vient de la maison.
En un clin d'œil toutes les difficultés contre lesquelles essayait de lutter Mlle de Quinsonas se trouvaient résolues, ou du moins paraissaient bien l'être, et la bonne fille se demandait s'il n'était pas préférable, en toute occasion, au lieu de se mettre martel en tête, de s'abandonner aux soins excellents de la Providence.
XVIII
LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD.
Bien que je n'aie de dédain pour aucune des classes de la société, je préfère éviter la compagnie des maçons, plâtriers, peintres et ébénistes que l'on emploie à l'heure qu'il est, et pour longtemps encore, c'est probable, aux anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, afin de les transformer en gynécée. Nous aurons l'occasion de revenir à loisir en ce lieu, où désormais deux vierges,—non compris Pomme d'Api,—vont vivre à l'abri du siècle, selon l'expression de M. l'abbé Pucelle. D'autre part, j'ai bonne envie de revoir le pauvre chevalier, que nous avons laissé dans un triste état, au moment où la nuit devenait noire et lorsque l'infortuné jeune homme tomba sur la route.
Cette route était celle de Chinon, une petite ville bien jolie, bâtie au pied et sur la pente d'une colline qui porte les débris d'un château célèbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros Shakespeare à nous. C'est un endroit qui me plaît tant, que je n'en finirais pas de le décrire, si mon sujet me le permettait; mais avouez qu'il serait absurde de vous chanter une ville dans laquelle aucun de nos personnages ne s'est aventuré.
Dieutegard était tombé sur le bord du chemin, succombant plutôt au chagrin qu'à la fatigue, et il s'était endormi, là même, très profondément. Il y fut réveillé, dès les premières heures du jour, par un roulier qui faisait claquer fort son grand fouet et conduisait un bruyant attelage. Le chevalier se frotta les yeux et revit la scène mémorable de la veille, qui, pour lui, semblait fidèlement retracée sur les sacs de blé entassés dans le chariot du roulier. Sur ces sacs, il voyait nettement le dos de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein tout à coup. Et Jacquette s'avançait à petits pas et tirait le drap sur tout cela. A la place il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de fillette qui n'osait pas se retourner vers lui. Il eut parfaitement le temps de voir tout, sur les sacs, avant que la lourde voiture eût disparu vers la gauche, derrière un rideau de peupliers. Et il se leva et fit quelques pas pour retrouver sur les sacs de blé les images qui l'avaient poursuivi, la veille, en sens inverse, et l'avaient amené si loin.
Mais la honte le ressaisit en même temps que l'air vif du matin lui débrouillait les yeux, et il pensa gagner Chinon, puis y louer un cheval et se faire conduire à Rochecotte, chez sa tante de Matefelon, qui devait y arriver ce jour-là même.