Mais avant de vous conter qui vient ainsi violer le repos de nos vierges, il nous faut retourner en arrière, vers des personnages que nous avons délaissés depuis plusieurs chapitres, et vous verrez comment cette incursion, qui semble nous éloigner du gynécée, au contraire nous y ramène.
Vous vous souvenez de la manière toute fortuite dont Ninon est devenue la maîtresse de Châteaubedeau fraîchement ligotté, emmailloté comme un panaris, et comment elle s'est accoutumée à une situation qui, tout d'abord, l'avait non pas précisément choquée, car sa nature n'était pas d'une délicatesse à se froisser pour des accidents de ce genre, mais enfin l'avait un peu secouée, tourmentée tout au moins, dans la région d'honnêteté fondamentale qu'elle avait. Petit à petit, le fait de presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros paquet de muscles qu'était Châteaubedeau, devenait un besoin aussi impérieux que celui de boire et de manger. Elle recevait donc son page dans sa chambre, après que l'on s'était assuré du coucher du marquis, et ceci, de la façon suivante:
On se rendait à pas de loup sur la terrasse où donnait la chambre de Foulques, qui allait volontiers au lit de bonne heure. Sa fenêtre s'éclairait soudain, et, comme elle était un peu haute, on n'apercevait que le plafond et un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis, déjà allongée démesurément, se haussait presque aussitôt d'une sorte de tiare pointue,—effet dû à un beau bonnet de soie,—et simulait une pantomime invariablement répétée.
La noire figure géante avisait un coffre d'aspect imposant, et en tirait une urne enflée, au moins d'apparence, à contenir la cuvée de trois arpents de vigne, puis la soutenait à mi-corps dans cette attitude d'expectative propre au pichet que l'on présente à la chantepleure. Après quoi, tout devenait inerte, pétrifié, solennel. On eût eu le temps de réciter trois Pater. Une chauve-souris coupait parfois le spectacle de sa petite tache tremblotante. Enfin quelque chose pointait: une ligne d'ombre vigoureuse, décrivant l'arc de cercle, joignait l'urne patiente à la fontaine monumentale, et l'oreille reconnaissait à s'y méprendre le gargouillis de la gouttière du Nord vomissant une pluie d'équinoxe.
Lorsque le marquis avait procédé à cette opération et renfermé le liquide dans la table de nuit, on pouvait être assuré qu'il ne ferait plus un pas pour s'éloigner de ce dépôt, et qu'il se coucherait et s'endormirait là contre, en vertu de quelque chose de plus fort que sa volonté ou son caprice: une habitude, singulière à la vérité, mais héritée de ses pères.
Ninon n'assistait pas à cette séance de très bon gré, car ni la méchanceté ni l'espièglerie n'avaient de part dans ses actes. Elle aimait son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir ne s'augmentait point de la disgracieuse situation qu'il créait au marquis. Elle eût beaucoup donné pour ne point songer qu'elle endommageait son mari en passant des quarts d'heure délectables avec Châteaubedeau. Mais Châteaubedeau au contraire, s'ébaudissait royalement à voir le marquis coucher le nez sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait, lui, le souffle agréable de Ninon; elle s'y prêtait par bonté d'âme et faiblesse, mais elle était très contente lorsque c'était fini et qu'elle allait se mettre au lit.
Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'était régulièrement couché comme à l'ordinaire, se leva, ôta son bonnet, prit une chemise propre, son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha droit, d'un air guilleret, à l'appartement de la marquise. Et, arrivé par le cabinet de toilette, il gratta à la porte.
Ninon reconnut aussitôt la présence de son mari et fut ennuyée, non qu'elle redoutât quelque conséquence tragique, que les caractères de Foulques et de Châteaubedeau rendaient peu probable, mais parce qu'il lui répugnait intimement de savoir son mari si proche et lui demandant une hospitalité légitime, dans le moment précis où son amant l'enlaçait avec une vive ardeur.
Le pire fut que Châteaubedeau, qui n'était qu'un bravache, perdit la tête en même temps que toute contenance; et il allait et venait tout nu dans la chambre, essayant d'ouvrir les placards pour s'y cacher, au moyen d'une clef qu'il avait trouvée sur la table, au risque de compromettre Ninon, qui simulait un profond sommeil pour se dispenser d'ouvrir.
Foulques, vous le savez, n'aimait pas se mettre martel en tête; mais, lorsqu'une envie le démangeait, il était tenace comme un roc de Bretagne. Il ne s'inquiétait aucunement, pour l'heure, de savoir si sa femme recevait un amant dans son lit; mais il avait l'envie bien nette d'occuper la place qui lui était due dans le lit de sa femme, et il s'armait seulement de patience en attendant que sa femme lui ouvrît.