Ninon faisait à Châteaubedeau des gestes désespérés pour lui donner à entendre qu'il poussât tout bonnement l'autre porte et s'en allât.
«—Moi, m'en aller, fuir!» exprimait Châteaubedeau d'un geste noble, que sa nudité rendait plus solennel,—«jamais!»
Il préférait entrer dans l'armoire et reparaître quand Ninon se serait expliquée avec son époux. Et il introduisait la clef dans une serrure et puis dans une autre.
«—Mais, malheureux! soufflait Ninon, c'est la clef des appartements de ma fille!»
Enfin, comme le temps pressait et que le marquis grattait toujours à la porte du cabinet, Ninon se leva et fit mine de se résoudre à le laisser entrer. Elle jeta au page ses vêtements et courut toucher le verrou.
Châteaubedeau fut saisi d'une telle venette qu'il décampa aussitôt, sans même prendre soin d'emporter ses vêtements, et muni seulement de cette clef qu'il avait gardée à la main.
Beaucoup de lecteurs vont certainement m'accuser de recourir ici à un procédé bien vulgaire en mettant dans la main de Châteaubedeau tout nu la clef du gynécée. Je vous assure que vous avez tort. Rien n'est plus conforme au caractère de ce jeune homme que de vouloir s'introduire dans un placard lors de l'arrivée du mari de sa maîtresse, ce qui équivaut à s'abriter du danger, et fournit une occasion de se flatter, après, qu'on en a couru un colossal. Rien de plus naturel à quelqu'un qui souhaite s'introduire dans une armoire fermée, que d'essayer de l'ouvrir avec la première clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique, étant donné l'esprit aventureux et éhonté de Châteaubedeau, que de profiter de ce qu'on a la clef de l'appartement des vierges et de ce qu'on est nu, pour s'y diriger tout droit.
Châteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors de la chambre de Ninon qu'il était résolu à aller jouer un tour pendable à Mlle de Quinsonas.
Il n'eut pas de peine à se diriger à tâtons jusqu'à la petite porte qu'il connaissait pour l'avoir vu percer par les maçons. Il tourna la clef et entra, ne sachant plus où il se trouvait, par exemple, car l'obscurité était complète. Il interrogea de la main un pan de mur, puis un autre, et toucha une lourde portière de tapisserie qu'il souleva. Alors il sentit plutôt qu'il ne vit qu'il était dans une pièce vaste, et il marcha plus librement. Deux petites lueurs demeuraient dans le foyer, comparables à des vers luisants; elles n'éclairaient aucun objet. Le pas de Châteaubedeau, un peu lourd, car c'était un gaillard râblé, faisait osciller la cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante, et une grande armoire craquait.
Mlle de Quinsonas s'éveilla au milieu d'un cauchemar. Son premier acte, en pareil cas, était de faire de la lumière. Elle se dressa sur le coude et alluma sa bougie selon la méthode qu'on employait en ce temps-là. Mais, comme elle était peureuse, la bougie étant allumée, elle hésita encore à regarder autour d'elle, dans la crainte de découvrir quelque chose d'effrayant. Châteaubedeau la regardait flegmatiquement; il ne bougeait plus. Parfait silence. La gouvernante se rassura et consentit à explorer des yeux la chambre.