Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet exercice. Ce que disait ou faisait Châteaubedeau était merveille. Elle avait même abdiqué la pudeur qui lui était naturelle et ne craignait pas qu'on la vît à toute heure de jour et de nuit avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, tuait avec lui; c'était, dans le château, un vrai carnage. Les paons, les cygnes des bassins, au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs, agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les chiens des bergers, les daims qui couraient librement sous les charmilles; tout cela tomba en peu de temps.

Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute!

Il y avait dans le parc une compagnie de daims qui pullulaient depuis des années, car il n'était venu à personne l'idée de troubler leurs ébats. Châteaubedeau n'eut point de cesse que le dernier ne fût atteint. Après les avoir poursuivis, traqués, massacrés durant des semaines, il arriva, lors d'une des dernières belles journées de l'automne, qu'on eut la certitude qu'il n'en restait plus qu'un.

C'était au commencement de la tombée du jour. Châteaubedeau et la marquise traversaient ce bois de chênes dont je vous ai parlé, vous vous en souvenez peut-être, lorsque je vous ai raconté la croisade matinale de Mme de Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y étaient assises un moment sur un banc avant de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux aussi, sur ce banc, et y exprimèrent le regret de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui, selon toute apparence, avait dû venir se réfugier dans ces parages.

Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui, pour le moment, étaient dévolues les fonctions de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y avait une jolie partie à faire avant nuit noire «dans ces b…… d'allées aussi habiles à tromper les bêtes que le monde».

Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme lui. Les voilà dans le labyrinthe, dont Ninon sait par cœur les méandres.

Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées dans les fourrés, à peu près à hauteur d'homme, et par l'une desquelles Mlle de Quinsonas avait aperçu la tignasse rousse de Cornebille. Ninon distingua très nettement encore, malgré l'approche du soir, la statuette de marbre, et elle la montra à Châteaubedeau. Il la vit comme elle; mais il s'étonna que ces lunettes demeurassent si bien taillées dans des fourrés d'arbustes vivaces, et il fit remarquer en même temps le bon état des allées, où cependant personne ne fréquentait. Ninon, qui n'avait point pensé à cela, s'en émerveilla à son tour. Elle alla à une autre lunette, y mit l'œil et vit nettement la statuette, blanche comme au premier jour; et cependant ce jour remontait maintenant à bien des années. Châteaubedeau se souvint en effet qu'il n'était qu'un gamin lorsque Mme de Matefelon le tenait éloigné du bain des dames ainsi que le chevalier Dieutegard.

«—Pauvre chevalier!…» soupira Ninon.

Elle se souvint aussi de Cornebille, qui l'avait vue là, toute nue, un soir d'automne presque pareil à celui-ci.

Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit passer dans le champ de la lunette, un objet rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le canon de son fusil dans ce cylindre creusé à même le feuillage. Elle se disposa à tirer à première vue sur ce qu'elle jugeait être le daim bondissant à la gueule des chiens.