Elle épaula donc son arme, et attendit, un œil clos, l'autre brillant d'une cruelle ardeur, ses belles lèvres recroquevillées comme pour saisir un grain de mil.
Tel était à ce moment, son appétit de détruire, qu'à défaut du passage de l'innocent animal, elle avait résolu de massacrer la statuette.
Mais, pan!… Elle a tiré.
Plus haut que les aboiements de la meute, un cri a retenti. Et Ninon, dans son cœur de femme, et son imbécile amant lui-même, ont tressailli, en reconnaissant que l'âme d'un homme s'échappait.
Ils courent vers le bassin, à travers le dédale du labyrinthe. Faisons comme eux. Ah! mais, nous voilà perdus…
Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir en arrière et nous retrouver là-bas, au bord de la Loire, près de la maison du passeur, dans la cabane de Cornebille, où nous avons laissé le chevalier Dieutegard.
Oh! que ces deux malheureux faisaient un triste ménage! Ils dormaient le jour, par honte de se montrer dans leur dénuement, et aussi parce qu'ils passaient la nuit, comme je vous l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de Ninon, tantôt à entretenir le labyrinthe, le bassin et la statuette baisée un jour par Ninon, tantôt enfin à pêcher au verveux dans la Loire, au risque de se faire prendre par la maréchaussée, ou bien encore,—il faut l'avouer à la confusion de notre chevalier amoureux,—à voler la volaille et les œufs frais dans les fermes. Le reste du temps, Dieutegard faisait redire à Cornebille la scène du bain de Ninon, et il éprouvait un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles de son rival barbare. Cornebille excitait Dieutegard à parler de la marquise, et il avait sans cesse l'envie de se précipiter sur lui et de l'étrangler, quand il était question des faveurs qu'elle lui avait témoignées, mais il ne l'étranglait pas, parce qu'il voulait entendre encore parler de Ninon, le lendemain. Alors il faisait dévier l'entretien sur Châteaubedeau, et c'était celui-là de qui il étranglait le fantôme.
Ils couchaient sur la paille et sur de vieux chiffons que Marie Coquelière apportait parfois, en cachette, dans ses poches, car cette honnête femme n'eût osé voler une aune de drap à ses maîtres. Elle ne s'aventurait d'ailleurs plus guère à la cabane, car elle se mourait du regret d'avoir parlé, après avoir failli mourir de ne point parler, et elle croyait que Cornebille l'avait punie en lui envoyant la maladie qui la consumait.
Dieutegard avait eu son habit feuille morte très endommagé par le contenu du vase de nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait fallu le laver parce qu'il était imprégné d'une mauvaise odeur, et sa belle soie rétrécie, ridée, était pareille maintenant à la pelure d'une pomme de reinette qui a passé l'hiver. Nous ne parlons pas des trous, des taches, ni de la guenille qui provient de porter un vêtement jour et nuit, et d'en arracher les pans, le petit matin, à la gueule des chiens. Il fallait signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance: il est pénible à un homme bien né d'être mal mis. Le chevalier en souffrait beaucoup.
Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse, car son amour s'aggravait avec le temps, par la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne voyait jamais, et par l'émulation diabolique qu'il recevait du féroce amour de son compagnon.