L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas détourné du besoin d'approcher Ninon, car lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand amour, toute douleur nouvelle est plus avidement souhaitée qu'un rendez-vous par un amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres; il avait passé des nuits dans la volupté amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi pris goût à la besogne de jardinier d'amour, au labyrinthe. Cornebille et lui, munis de vieux instruments qu'ils cachaient dans un endroit du parc connu d'eux, taillaient, émondaient, ratissaient; ils entretenaient la margelle du bassin aussi propre qu'une assiette de faïence; ils se jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour de marbre avec les soins qu'une mère a pour son enfant.

Quand vint la fin de l'automne, ils avaient fort à faire, parce que les pluies salissaient le cher objet, et parce que les feuilles gluantes s'y tenaient attachées, enfin parce que les nuits étaient noires, par les temps couverts, et il leur fallait travailler vite aux premières lueurs du jour, en courant de grands dangers.

C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin par les coups de fusil de la chasse de Ninon et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois où le bassin se trouvait enclos, et ils avaient dû demeurer cachés dans le labyrinthe. Une balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille à l'épaule.

Cet homme, dont la vie était pire que la mort, après s'être lavé dans le bassin, et pansé de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter sur un arbre élevé, où l'on aurait moins de risques d'être atteint et plus de chances de voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut pin et, pour la première fois depuis le jour fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur son lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin il la vit. Et il fut tout à coup plus pâle que s'il avait reçu la blessure dont souffrait Cornebille, et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, qui était sur un chêne plus touffu et qui n'avait point vu Ninon, lui demanda ce qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, afin de savourer davantage, en lui-même, sa douleur ou sa joie. Comme il ne soufflait mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier demeura sur sa branche, bouleversé par une émotion immense. Son cœur faisait le bruit d'une fillette qui court en sabots sur la route, et le vent, dans le feuillage du pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique.

Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. Mais il peut se faire qu'un être qui passe entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de loin, soit cause que le sang s'arrête dans les veines d'un homme. Aussi, pour si peu, le chevalier sentit que la mort avait touché ses membres, un à un, et qu'il se trouvait devant le bon Dieu tel qu'on lui avait appris qu'il était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques, de prophètes barbus et de saints à la figure douce. Des personnes que l'on ne voyait point touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et on lui faisait excellent accueil dans cette belle assemblée. Bien entendu, il n'osait pas avancer trop, mais il entendait que l'Éternel en personne lui parlait du haut de son trône et lui disait:

«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu pour avoir porté dans votre cœur la pure flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus de la terre, et qui vous a amené ici ainsi que toutes les personnes que vous y voyez réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin où vous m'avez prié, au bord de la rivière. Vous aimiez, m'avez-vous dit, Mme la marquise de Chamarante… Il est curieux que les hommes en soient encore à se faire d'aussi plaisantes illusions! dit-il, en souriant et se tournant de gauche et de droite vers la nombreuse assistance.—Non, Monsieur! votre âme brûlait du feu qui distingue les plus valeureux de ma noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque la poitrine des meilleurs serviteurs du roi. Ce feu vous élevait vers la beauté, qui revêt mille formes; vous avez été sensible à mon soleil, à ma nuit, aux eaux, aux bassins qui reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme de mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, en effet, est exquis; vous avez goûté les poètes qui ont le secret de rendre durables les fleurs de ma création; vous avez cru à quelque chose de superbe qui flotterait au-dessus du monde, et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant, n'était encore que confuse, vous eussiez donné votre vie aussi gentiment que votre mouchoir. Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un grand soldat. Le hasard vous a placé en présence d'une femme de fraîche figure et de corps engageant, et vous l'avez parée de toute la beauté qui était en vous. Et, tenez! à vous parler franc, Monsieur le chevalier, je ne suis pas fâché que de cette femme vous ayez eu l'occasion de voir le derrière; et je me flatte que vous ayez souffert les maux que le goût de la chair vous causa; en sorte que vous puissiez aujourd'hui faire la part de ce qu'est proprement l'amour tel que les hommes de votre monde le conçoivent, et de ce qu'est l'amour qui brille sous la perruque des héros, qui brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer d'ici, à l'œil nu… Penchez-vous plutôt, je vous prie…»

A ces mots, le chevalier se pencha; mais il n'eut point le temps de rien voir, car il tomba du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui évita de se casser les reins, mais le tira du songe où il avait entendu Dieu le père lui parler. Et comme il était fort jeune, il fut content de n'être pas mort, malgré la belle réception qui semblait lui être destinée au Paradis, car les paroles du Créateur ne lui plaisaient qu'à demi, et pour lui, il demeurait fermement dans «l'illusion» d'aimer Ninon d'une flamme qui était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra, mais d'une flamme qui le consumait et qui l'empêchait même de sentir qu'il était trempé de la tête aux pieds.

Il sourit donc encore à la vie, quelle qu'elle fût, et envoya de la main un baiser à Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis il profita de ce qu'il était près de la statuette, pour l'enlacer et baiser la place où Ninon, un jour, avait posé ses lèvres.

Ce fut dans ce mouvement, et comme il interceptait de son corps le marbre, vis-à-vis de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que le coup tiré par elle l'atteignit en plein cœur. Et il retomba, à demi dans l'eau, à demi sur les marches du socle de l'Amour.

Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau par le plus court chemin, arriva au bassin presque aussitôt le malheur accompli, et elle vit ce jeune homme, les pieds baignant dans l'eau, et sa belle tête exsangue renversée sur la dure marche de pierre. Elle ne se pâma point, car elle avait de l'énergie dans les circonstances graves, ainsi qu'on l'a vu souvent; mais elle croyait avoir blessé un malandrin. Ce fut en s'inclinant à la margelle, dans une attitude inquiète et charmante qui eût rappelé à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle reconnut la victime de sa chasse malheureuse. Et dans le temps qu'elle remettait le visage de Dieutegard,—presque pareil, quoique amaigri et flétri, à celui qu'il avait en ce lieu même, le jour où elle avait voulu d'abord le baiser sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout à fait et vigoureusement contre lui,—le passé se représenta à sa courte mémoire de femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë et bien sincère qui lui arracha un cri déchirant.