Les hommes firent un pas en avant, les premiers, et, ayant reconnu ce qui se passait, s'employèrent à séparer les combattants. Châteaubedeau demandait grâce; mais Cornebille le tenait serré dans un garrot et disait distinctement qu'il voulait lui faire exprimer son dernier jus, comme à un marc de raisin. Ils étaient sanglants et hideux. Tout effort pour arracher les membres du page aux tentacules de cette pieuvre était vain.

Ninon parvint à se faire jour à travers le groupe d'hommes qui voulaient lui épargner ce spectacle. Elle approcha, contint de la main son cœur; elle essaya plusieurs fois de parler avant d'y réussir, tant elle était émue; enfin elle prononça sur un ton suppliant:

«—Cornebille!»

Comme un chien appesanti par le sommeil se trouve soudain sur les pattes à la voix de son maître, le monstre, en entendant son nom tomber de cette bouche, détourna les yeux de sa proie, et il laissa un instant s'égarer dans le vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas ce qu'il voyait, car la passion sauvage de cet homme me dépasse. Cependant, il ne lâchait point les membres de Châteaubedeau, qui, lui, si peu digne d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je vous assure.

Ninon s'approcha davantage encore, et elle essaya de commander impérieusement du doigt à Cornebille, en répétant son nom. Cornebille releva la prunelle, et il vit le doigt, et au-dessus, penché sur lui, le visage de Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, mais il se fixa sur le doigt.

Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main sanglante, et lâcha tout pour le porter à sa bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait, à coups de pieds, faire lâcher prise à la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à endurer ce martyre et elle ordonna d'emporter Châteaubedeau pendant que le monstre léchait le doigt.

Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, en rampant et faisant entendre un cri sourd. Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol, en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa pas aller plus haut; et de sa tête inhumaine sortaient des hoquets incompréhensibles parmi lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela devint des grondements d'orage apaisé; il consacrait tout son restant de vie à se soutenir afin d'atteindre le doigt et le lécher encore. Enfin il retomba tout d'un bloc, et Ninon alla se laver dans le bassin.

Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau qui en avait grand besoin, les autres au malheureux chevalier qui était maintenant au-dessus de toutes les infortunes de ce monde. On le déshabilla pour examiner sa blessure. La petite balle l'avait touché au cœur, comme je vous l'ai dit. Quand on eut passé dessus un linge humide, on vit le nom de Ninon écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile avait tracées. De sorte que Ninon apprit en un même moment la grande passion de ce jeune homme et sa mort. Toutes les autres personnes qui se trouvaient là,—gens qui ne savent jamais rien de ce qui se passe au fond des âmes—furent fort étonnées. Marie Coquelière ne put se retenir de répéter ce qu'elle avait déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes dans le parc, sur l'entretien miraculeux du labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il fallut la croire; mais ces aventures parurent bien extraordinaires.

La nuit était venue; on ne distinguait plus qu'avec peine les objets, sauf la statuette de l'Amour, dont le marbre blanc retenait la lumière, et qui se dressait intacte, indifférente et impudique, au milieu des événements.