M. le baron de Chemillé crut le moment venu de prendre Jacquette par la main et de lui parler en termes nets de tout ce qu'elle avait vu, non seulement en cette journée, mais depuis le temps qu'on s'efforçait de lui tout cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît de tout cela matière à se dégoûter de l'amour, qui est un sentiment très noble et très beau quand il vient à son heure et dans des conditions telles que rien ne le fasse dévier de sa route droite. Il lui dit qu'elle était grande à présent et qu'on pouvait lui parler comme à une femme. Et il se donna en effet la peine de lui éclaircir diverses particularités du jeu de l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune imagination par l'attrait du mystère.
Avec des termes qu'il s'efforça de trouver mesurés, il toucha devant sa filleule à ce grand sujet qui bat comme un cœur au centre de l'univers et l'alimente, et que seule la méchanceté des hommes et des mœurs parvient à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très haut là-dessus et dit des choses superbes.
En effet, c'était un philosophe; et il s'était construit, comme ses pareils, sur toutes choses, des systèmes ingénieux et séduisants.
Jacquette l'écoutait, car elle était toujours attentive à ce qu'on lui disait. Sachez cependant que rien de ce qu'elle avait vu, rien de ce qui lui fut caché, rien de ce qui lui fut éclairci, ce modifia la contenance que Jacquette devait prendre vis-à-vis de l'amour lorsque celui-ci se présenta.
Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans, un beau jeune homme qu'elle aima tendrement dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne l'eût jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle sentit qu'elle l'aimait, elle fut si pudique, que le moindre mot malséant, qu'il lui était bien égal d'entendre jusque-là, lui devint désagréable: elle rougissait et croyait très volontiers que son mari était un ange; elle oublia tout ce qu'elle avait vu, tout ce qu'elle avait appris malgré elle et tout ce que son parrain le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut jamais de femme plus vertueuse à la fois et plus agréable à son mari, car elle était venue au monde avec une âme simple dans une chair bien portante.
Les exemples du monde et la philosophie sont bien peu de chose au prix d'une gouttelette de beau sang.
TABLE DES MATIÈRES
| Chapitre I. | [1] |
| Chapitre II. | [5] |
| Chapitre III. | [11] |
| Chapitre IV. | [19] |
| Chapitre V. | [29] |
| Chapitre VI. | [43] |
| Chapitre VII. | [51] |
| Chapitre VIII. | [65] |
| Chapitre IX. | [73] |
| Chapitre X. | [79] |
| Chapitre XI. | [91] |
| Chapitre XII. | [97] |
| Chapitre XIII. | [113] |
| Chapitre XIV. | [127] |
| Chapitre XV. | [141] |
| Chapitre XVI. | [153] |
| Chapitre XVII. | [173] |
| Chapitre XVIII. | [195] |
| Chapitre XIX. | [225] |
| Chapitre XX. | [279] |
6892.—Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XVe).