Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent, qu'il traînait depuis l'événement son existence comme un galérien marqué au fer; il acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore «gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d'un chien «amical».
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Un soir d'hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n'arriva pas à l'heure. De ma fenêtre, j'explorai la rue, et de droite et de gauche; l'apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me manquait; les becs de gaz s'allumaient; les maçons quittaient le chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en lunette d'approche, vers la rue du Bouquet-d'Auteuil. La curiosité me prit, un peu d'inquiétude aussi, et je descendis dans la rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître compagnon:
—Le gardien est en retard…
—Sacré vieux traînard! dit le maître compagnon, en voilà un qui ne se soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!…
—Ah! osai-je observer, c'est qu'il ne prend pas le train, lui…
Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu «rigolo» parce que je m'intéressais à son gardien de nuit. Il dit, haussant l'épaule:
—C'est quelqu'un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces, histoire de plaisanter: le vieux est sans défense…
—C'est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point sot, ma foi: j'ai plaisir à bavarder avec lui…
Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.